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Entretien avec Bruno Palier
"L'investissement social pour préparer et moins réparer"

05/04/2017

Mieux répondre aux nouveaux besoins sociaux tout en accompagnant les mutations de l’État-providence afin de garantir sa soutenabilité financière. C’est l’ambition des stratégies d’investissement social. Alors qu’une fondation vient d’être lancée par le gouvernement pour réfléchir en ce sens, le chercheur Bruno Palier vante les mérites de cette nouvelle approche des politiques sociales.

Bruno Palier © Christophe Boulze

L’investissement social est une notion qui semble gagner du terrain en France. De quoi s’agit-il ?

Bruno Palier. Depuis le milieu des années 2000, une nouvelle approche des politiques sociales prône la réorientation de l’État-providence. L’ambition d’une stratégie d’investissement social est de mieux répondre aux nouveaux besoins sociaux, tout en accompagnant les mutations de la société vers une économie de la connaissance fondée sur l’innovation et les services. Cette perspective insiste sur la capacité de certaines politiques sociales à stimuler la croissance et l’emploi. Elles ne sont donc plus conçues comme un coût, mais comme des investissements nécessaires pour garantir une croissance durable et surtout partagée. Il s’agit de permettre à tous de travailler, donc d’augmenter les taux d’emploi et les contributions au financement du système de protection sociale. Mais aussi d’éviter que certains problèmes sociaux n’émergent. Soit préparer pour avoir moins à réparer. Cette stratégie peut ainsi permettre de guider les réformes de la protection sociale afin de les adapter aux transformations sociales et économiques contemporaines.

En quoi le système actuel est-il devenu inopérant ?

B. P. Il a été conçu à une époque (forte croissance tirée par l’industrie et la consommation de masse, pas ou peu de chômage…) pour protéger contre la perte de revenus liée à la maladie, aux accidents, à la retraite puis au chômage, d’individus (le travailleur à temps plein, à la carrière plutôt linéaire et ascendante, avec sa famille) qui ont évolué. Avec un succès certain : allongement de l’espérance de vie en bonne santé, maintien des revenus des cotisants et ayants droit à la retraite, etc. Mais le contexte économique a changé : désindustrialisation, avènement d’une économie de service, accélération des révolutions technologiques, forte compétition internationale, moindre croissance et productivité, chômage important…

Et du côté des principales mutations sociales ?

B. P. La première concerne l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Mais elles n’ont pas les mêmes parcours professionnels que les hommes : elles travaillent davantage à temps partiel, s’interrompent souvent (à l’arrivée des enfants, lorsqu’ils sont malades…) et ne sont globalement pas là au bon moment pour saisir des opportunités de carrière (à la trentaine, lors des réunions tardives…). En outre, pour caricaturer, lorsque Tanguy quitte le nid, c’est tatie Danièle qui débarque ! Le soutien des proches âgés leur incombent, surtout dans les foyers les plus démunis n’ayant pas les moyens d’une maison de retraite. Au final, les carrières des femmes sont rognées et celles-ci touchent une retraite en droits directs deux fois moins élevée que les hommes. Résultat ? Aujourd’hui, les personnes les plus en risque de pauvreté sont les femmes peu qualifiées élevant seules leur enfant (30 % contre 12 % des retraités).

La seconde mutation sociale majeure, c’est l’émergence de la jeunesse pour qui il y a peu de protection sociale directe. En cas de problème, ce sont les parents qui sont aidés (et non les individus, majeurs à 18 ans mais qui restent des mineurs sociaux jusqu’à 25 ans). Ce qui engendre de très fortes inégalités. Là aussi les jeunes sont trois fois plus en risque de pauvreté que les retraités. In fine, plus de 2 millions d’enfants vivent dans la pauvreté, en dépit des prestations sociales. Nous sommes donc face à de nouvelles populations à risque, oubliées de l’État-providence.

Quelles politiques sociales (ré) inventer ?  

B. P. Les stratégies d’investissement social visent à favoriser l’émergence et le développement des capacités (compétences professionnelles, sociales, etc.) de chaque individu tout au long de sa vie, mais aussi leur mobilisation effective. Cela exige donc des politiques sociales en matière d’accueil collectif pour la petite enfance, d’éducation visant la réussite pour tous, d’accompagnement et d’autonomisation des jeunes, d’égalité femmes-hommes et de conciliation de la vie personnelle et professionnelle, ainsi que de formation tout au long de la vie. Cela passe notamment par le développement de services de qualité (et donc d’emplois qualifiés et de qualité) et par des interventions les plus précoces possible. En permettant à chacun de travailler autant qu’il le souhaite, ces politiques contribuent aussi à garantir la soutenabilité financière de notre protection sociale. Sans oublier un autre grand risque, celui de la dépendance, auquel il faut répondre là aussi par des services.

Autant de politiques qui existent déjà en France…

B. P. En partie seulement. Qui obtient des places en crèche ? De qui sont les enfants qui réussissent à l’école ? Qui accède à la formation continue ? Qui a des postes à responsabilité ? Nos politiques sociales ne vont pas au bout de la logique d’investissement social car elles ne visent pas tout le monde. Par conséquent, elles favorisent davantage encore les plus favorisés, et produisent finalement plus d’inégalités. En outre, il manque une véritable articulation et une cohérence avec la stratégie économique.

L’investissement social, c’est veiller à ce que les personnes soient bien formées, y compris jusqu’à la retraite. C’est se focaliser sur l’augmentation du taux d’emploi, non sur la baisse du taux de chômage. Toute politique visant à retirer prématurément des personnes du marché du travail, qui plus est dans de mauvaises conditions, sont des politiques de désinvestissement social. C’est penser qu’améliorer les conditions de travail, en luttant contre la pénibilité et en permettant de concilier vie professionnelle et personnelle, c’est améliorer les conditions de production, donc la productivité et la qualité du service.

À quelles conditions faire de l’investissement social ?

B. P. Une stratégie d’investissement social requiert avant toute chose une volonté de prospérité partagée. Cela nécessite aussi de renouer avec la croissance, et pour un pays comme la France, de passer à une politique économique basée sur la qualité et l’innovation. Mais pour produire et créer de la richesse, il faut éradiquer la pauvreté, compter sur des individus en forme et formés. Des politiques d’investissement social allant dans ce sens sont donc des préconditions nécessaires mais pas suffisantes. Il faut en face des emplois et des conditions de travail à la hauteur des compétences et des aspirations des individus. Cela signifie donc aussi concevoir un environnement favorable à la création d’activités pour les entreprises. Ce qui nécessite d’investir dans la montée en gamme, la course technologique, la recherche et développement, de meilleures conditions de travail…,  au lieu de consacrer des milliards pour baisser le coût des emplois non qualifiés. Il faut en finir avec cette doctrine « low cost » qui engendre une spirale de désinvestissement social. Réorienter 6 milliards d’euros des baisses de cotisations consenties sur les bas salaires pour créer des emplois de qualité dans les crèches, l’éducation, la formation, l’accompagnement de personnes âgées ou handicapés, générerait immédiatement de nouvelles cotisations et du pouvoir d’achat, avec un effet neutre en terme d’emploi.

Quoi qu’il en soit, le contexte économique ne peut pas justifier de ne pas essayer de s’en sortir. Dans les années 1990, en pleine crise de la dette, les pays nordiques (qui s’étaient éloignés de leur modèle dans les années 1970) ont renouvelé leur pacte économique et social pour revenir à l’esprit originel. Ils ont misé sur la modération salariale, réduit le nombre de postes dans le public, ont remboursé leur dette et investi dans les crèches et l’éducation. Ils ont réintégré l’idée qu’il fallait investir dans l’amélioration des compétences de tous, et que pour cela il faut commencer au plus tôt en créant un environnement « capacitant » pour tous les enfants. Il s’agit donc d’abord de choix politiques.

En matière d’investissement social, les pays nordiques sont donc de bons exemples ?

B. P. En effet. Dès les années 1950, leur ambition était de développer un modèle économique et social générant à la fois des gains de productivité et de l’égalité. Leur politique économique est fondée sur la qualité et l’innovation. Pour cela, il faut toujours être prêt à faire de nouveaux produits et services, à arrêter ce qui ne marche pas ou plus. Cela nécessite de garantir les compétences des professionnels et leurs capacités à s’adapter. Et donc de concevoir un environnement favorable aux entreprises. Grâce à des minima sociaux élevés qui assurent à chaque citoyen (et non uniquement aux salariés) la possibilité de choisir un « bon job », il est quasi impossible de développer des activités à faible productivité. Un travail qui est plus rémunérateur que l’inactivité et qui apporte aussi de la dignité, de la reconnaissance, de l’autonomie, soit une forme d’émancipation et de réalisation de soi et de ses projets.

En outre, les citoyens ont les mêmes droits en termes d’accès à l’éducation et de réussite à l’école, à la santé, à la formation tout au long de la vie, etc. Et pas uniquement les plus méritants ou les mieux dotés. C’est une question tant d’égalité que d’efficacité économique : mieux vaut que tout le monde soit productif, donc que tout le monde réussisse à l’école. Dans ces pays, la perte d’emploi est une moins mauvaise nouvelle qu’ailleurs. D’une part, car cela ne rime pas avec la perte de revenus ou de protection pour soi et ses proches ; d’autre part, car les gens savent que, même à 50 ans, grâce aux dispositifs de formation accessibles à tous, ils pourront retrouver un travail.

Peut-on prouver un « retour sur investissement » ?

B. P. De quel retour parle-t-on ? En termes économiques, les retours sont souvent à 25-30 ans. Ce qui n’est pas le temps politique de l’urgence… En termes macro, le nombre d’emplois de qualité, intensifs en compétence et en productivité, donc en richesse créée, est corrélé aux politiques d’investissement social dans les pays nordiques. On peut montrer que les Suédois ont en moyenne une retraite aussi généreuse que les Français, avec un taux de remplacement similaire, mais ils dépensent moins que nous avec un départ effectif à la retraite à 64 ans. Un retour à moyen et court terme n’est pas systématique. Il est rapidement visible en matière de conciliation des temps via la baisse de l’absentéisme et une meilleure productivité au travail par exemple. Du côté des retours sociaux (cohésion, confiance, capacité à choisir sa destinée…), c’est plus complexe.

Peut-on alors juger d’objectifs sociaux à l’aune de critères d’efficacité économique ?

B. P. Il ne faut pas décider de ses objectifs sociaux en fonction de leur rentabilité. Mais une fois les objectifs choisis sur des bases politiques et philosophiques, on peut se demander quelle est la façon la plus efficace pour les atteindre. Si on peut prouver qu’une meilleure organisation du travail et répartition des congés parentaux est source d’une plus grande efficacité, pourquoi s’en passer ? Si on peut convaincre que l’égalité et l’équité sont compatibles, pourquoi s’en priver ? De façon générale, refuser tout argument économique à propos des questions sociales revient à accepter la logique néolibérale qui a imposé un divorce entre l’économique et le social, entre l’équité et l’efficacité. N’y cédons pas.

 

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photos : Christophe Boulze

Carte d’identité

Nom et prénom. Bruno Palier

Formation. École normale supérieure, agrégation de sciences économiques et sociales, docteur en science politique (Sciences Po Paris)

Parcours. Professeur invité à l'université de Stockholm (Suède), d'Odense (Danemark), et à celles de Harvard et Northwestern (États-Unis) ; coordinateur scientifique du réseau européen RECWOWE ; personnalité associée au Conseil économique, social et environnemental (Cese), conseiller scientifique de France Stratégie.

Fonctions actuelles. Directeur de recherches CNRS à Sciences Po et codirecteur du laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques (Liepp) ; membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’investissement social et le développement humain.

 

Aller plus loin

- Les trois mondes de l'État-providence, essai sur le capitalisme moderne, Gøsta Esping-Andersen , PUF (Le Lien social), 2007

- La stratégie d'investissement social, étude du Cese, Bruno Palier (rapporteur), février 2014

- Site du séminaire co-organisé par la Cnaf, la DGCS, les Apprentis d'Auteuil, France Stratégie et le Liepp : http://investissementsocial.org

Publié dans le magazine Direction[s] N° 152 - avril 2017






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