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Entretien
“ Face aux inégalités, ne jouons pas avec le feu ”

05/07/2017

Revenus, éducation, travail, modes de vie… Argumenté et chiffré, le dernier état des lieux dressé par l’Observatoire des inégalités s’inquiète de l’appauvrissement des plus pauvres. Son directeur Louis Maurin entend aussi battre en brèche les discours alarmistes car la critique des inégalités ne doit pas déboucher sur celle du modèle social français. Qui reste protecteur.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. © William Parra

Le discours sur le creusement des inégalités, qui nourrit sentiments d’injustice et frustrations, est-il corroboré par votre rapport [1] ?  

Louis Maurin. Il n’est pas possible d’affirmer que les inégalités augmentent ou baissent d’un point de vue général. Il y a des mouvements divers qui portent sur de nombreux domaines (revenus, emploi, éducation, santé, logement…). Nos rapports successifs dressent des états des lieux et permettent de pointer les principaux traits de détérioration mais aussi d’amélioration. 

Quel est le point le plus marquant de votre dernier rapport ?   

L. M. Ce qui est inquiétant, c’est le creusement des inégalités de revenus du fait, non plus uniquement de la hausse plus rapide de ceux des plus riches, mais aussi à cause de l’appauvrissement des plus pauvres. Une érosion de l’ordre de 30 euros par mois depuis dix ans en revenu annuel pour des niveaux de vie de 600 euros mensuels. Cela confirme un tournant dans notre histoire sociale, dû en grande partie à l’entrée dans un cycle long de croissance lente à partir de 2001-2002.

De leur côté, les revenus des plus riches continuent donc à augmenter : les 10 % des plus aisés captent plus du quart des revenus et détiennent 47 % du patrimoine. Un constat dénoncé dans un large consensus car en France, les riches ce sont toujours les autres ! Je rappelle régulièrement que les 10 % des Français les plus aisés sont ceux qui perçoivent à partir de 3000 euros net de revenus après impôts et prestations sociales pour une personne seule.

Et entre ces deux extrémités ?

L. M. Au milieu, toute une partie de la France, de couches moyennes vivent en stagnation. Là aussi, c’est un changement car elles sont traditionnellement en expansion. Actrices de la société de consommation, elles s’élèvent régulièrement, notamment d’une génération à l’autre. Mais ce n’est plus le cas. Dans leur trajectoire, c’est comme piler net. Leur niveau de vie piétine et elles voient leurs enfants qui peinent à s’insérer dans le monde du travail.

L’Observatoire se penche aussi sur les « oubliés du mal-emploi ». Quelle est l’ampleur de ce phénomène ?

L. M. Près de 8 millions de personnes se trouvent en contrats précaires, au chômage ou sont découragées de chercher un travail. Sans compter celles qui passent bien sûr entre les mailles du filet statistique, ou encore les salariés en CDI qui craignent de perdre leur emploi, ou qui subissent des temps partiels, des plannings morcelés… Toute une partie du monde du travail est aujourd’hui fragilisée. Une grande fracture de la société sépare ceux qui ont des horizons de vie (les fonctionnaires, les salariés des grandes entreprises, les diplômés), sont en capacité d’avoir un logement, partent en vacances, ont des activités, etc., et les autres qui vivent dans le court terme.

Peut-on parler d’une précarisation générale du marché du travail ?

L. M. Non, et je m’inscris en faux contre cette idée. Une partie de la population vit effectivement des dégradations dans son rapport au travail, mais ce n’est pas la majorité. La situation économique a un impact sur une minorité, peu diplômée et précaire, qui paie les conséquences de la flexibilité : les jeunes des milieux populaires, les femmes peu qualifiées, les immigrés… En parallèle, l’ancienneté moyenne dans l’emploi augmente, car les gens s’accrochent à leur boulot.

Reste que tout ceci nourrit des tensions, de la peur, un sentiment d’insécurité pour soi et ses enfants. Mais il faut se garder de tout discours généralisant : prétendre qu’on est tous précaires revient au fond à nier le phénomène.

Vous entendez justement « remettre de l’ordre » dans les discours sur les inégalités. C’est-à-dire ?

L. M. La critique des inégalités aura d’autant plus d’impact que nous serons en capacité de montrer aux citoyens tant ce qui se détériore que ce qui s’améliore, en étayant les phénomènes sociaux par des données. Et non en surfant sur l’exagération. Parler « d’explosion de la pauvreté » ou de « précarisation généralisée », c’est contre-productif. Certes, cela se comprend : il faut frapper fort pour obtenir tant l’attention que des subventions. Et les acteurs de terrain sont confrontés à la pauvreté et aux injustices de plein fouet. Nous comptons un million de pauvres de plus en dix ans, soit une hausse du taux de pauvreté de 6,9 % de la population à  8,1 % entre 2004 et 2014. Ce n’est pas rien.

Mais ne jouons pas avec le feu ! Dramatiser nourrit le relativisme et les opportunismes politiques. À force, cela alimente aussi un sentiment de résignation, auprès des jeunes notamment, avec l’idée que « cela ne sert de toutes façons à rien de faire des études ». Et cela a un impact sur la capacité à revendiquer car « il faut s’estimer heureux » de ce qu’on a. Cela peut aussi mener à des discours déresponsabilisants : « La faute au système ! »

La critique des inégalités ne doit pas déboucher sur une critique du modèle social lui-même. Ce dernier, en dépit de ses dysfonctionnements, reste protecteur.

Où se situent les améliorations ?

L. M. Il y en a quelques unes ! Elles concernent par exemple l’accès aux équipements ménagers et aux nouvelles technologies. Mais aussi la situation des femmes (mieux représentées en politique, dont le niveau de diplôme continue à s’élever), même si du chemin reste à parcourir, notamment en matière salariale. En outre, même si le nombre d’allocataires du RSA socle a augmenté de 39 % entre 2008 et 2016, la tendance est à la baisse depuis fin 2015 avec l’inversion de la courbe du chômage. 

Vous dénoncez une hypocrisie française en matière d’inégalités. C’est-à-dire ?

L. M. À bien des égards, il y a de grandes hypocrisies en France sur le sujet, un déni violent de ce que vivent les catégories populaires notamment. Les jeunes en particulier sont confrontés à un important décalage entre les discours et le sort qui leur est réservé. Ils ont intégré que la précarité est un sas d’entrée dans la vie active. Ils tournent de plus en plus longtemps, cinq ans voire dix, sur des emplois précaires, ceux qui sont peu qualifiés étant encore plus en difficulté. Une immense partie « galère » pour trouver un logement. On pointe assez peu le transfert de richesse considérable entre les jeunes locataires et les bailleurs privés.

Comment mettre fin à cette hypocrisie ?

L. M. Il existe deux voies. Soit les valeurs de solidarité, de partage et d’entraide représentent quelque chose et on met alors en place de véritables politiques d’égalité. Soit on considère que le modèle anglo-saxon de l’égalité des chances suffit. Mais ce serait une vision très réduite et restrictive de l’égalité entre les individus, qui nous empêcherait de refonder globalement le fonctionnement de notre modèle. 

Comment activer alors de véritables politiques d’égalité ?

L. M. Le premier levier, c’est de rendre le système scolaire plus égalitaire. Cela implique d’aller à l’encontre de forts lobbys conservatistes de droite comme de gauche, et de rétablir la confiance avec le corps enseignant. Un quinquennat n’y suffira pas.

Le second dépendra de notre capacité à réduire le chômage et à redonner des horizons de vie à toute une partie de la population qui aujourd’hui n’en a plus guère. C’est l’incapacité de notre société à créer de l’emploi et à le partager, d’avoir une dynamique de l’emploi, qui est au cœur de nos difficultés actuelles. Flexibiliser encore la main-d’œuvre, inverser la hiérarchie des normes, tout en allégeant la fiscalité des revenus financiers… Le risque est de souffler sur les braises. Mais il faut avoir confiance : il y a des formes de résistances des liens de solidarité. Les discours « pauvrophobes » sur l’assistanat ou contre les immigrés ne sont pas partagés. Et puis le pays a su surmonter des crises plus graves et peut compter sur les atouts de son modèle.

 

[1] « Rapport sur les inégalités en France », Observatoire des inégalités, juin 2017. À commander sur www.inegalites.fr

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photo : William Parra

Carte d'identité

Nom. Louis Maurin

Formation. Sciences po Paris.

Parcours. Journaliste au magazine Alternatives économiques.

Fonctions actuelles. Directeur de l'Observatoire des inégalités et directeur d'études au Compas, bureau d'études spécialisé dans l'analyse des besoins sociaux.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 155 - juillet 2017






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