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Entretien avec Jean-Pierre Delfino (Unifaf)
« L’attractivité du secteur reste un enjeu majeur »

04/04/2018

Directeur général de l’organisme paritaire collecteur agréé (OPCA) Unifaf, Jean-Pierre Delfino décrypte les principaux résultats de l’Enquête emploi 2017. Une photographie utile pour saisir les défis des employeurs de la branche associative sanitaire, médico-sociale et sociale (Bass), notamment au regard de la réforme de la formation professionnelle dévoilée début mars par le gouvernement.

Jean-Pierre Delfino (Unifaf) © Damien Grenon

Comment s’est porté l’emploi dans la branche associative sanitaire, médico-sociale et sociale (Bass) ces cinq dernières années ?

Jean-Pierre Delfino. C’est l’une des bonnes nouvelles de l’Enquête emploi 2017 [1] : le nombre de salariés a progressé de 12 %, une croissance essentiellement portée par le médico-social. La Bass représente désormais 33 % (+3 points) des effectifs de l’économie sociale et solidaire (ESS) et 3,5 % de l’emploi salarié en France. C’est donc un des premiers secteurs économiques, fort d’emplois non délocalisables et qui représente dans certains départements ruraux jusqu’à 18 % des salariés.

Au sein de la branche, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) sont les premières structures employeuses (+10 %). Mais le champ qui compte le plus de salariés reste le handicap, les gestionnaires associatifs renforçant même leur position dominante au sein de l’offre de places par rapport au public et au lucratif. Cette croissance globale s’explique aussi par celle de 7 % du nombre d’établissements (22 000 aujourd’hui). Avec pour effet une hausse de 12 % en cinq ans des postes de directeurs de pôle, d'activités, d'établissements ou de services, mais aussi une baisse de 27 % des encadrants ou chefs de service dans la filière « Éducatif, social, insertion ». On note également une chute des effectifs de la fonction hôtellerie-restauration, davantage externalisés, et de ceux de la direction générale (–1400 postes). A contrario, on observe un renforcement substantiel des effectifs des sièges sociaux (+50 %), en particulier des cadres fonctionnels (près de 4 000 postes supplémentaires).

Une évolution emblématique de la poursuite du mouvement de concentration, et de structuration, du secteur ?

J.-P. D. Tout à fait. On compte 10 % de moins d’associations qu’il y a cinq ans, avec un recul de 7 points de celles ne gérant qu’un seul établissement. En outre, elles ne rassemblent plus que 21 % des salariés. Et cette concentration va se poursuivre : 19 % des répondants à l'enquête ont des projets de regroupement.

Corollaire de ce phénomène, les sièges (+83 % de structures en cinq ans) comme leurs effectifs se sont considérablement développés et comptent de nouveaux profils (qualité, informatique, communication, gestion des achats, développement de projets…). Moins nombreux, les directeurs généraux et leurs adjoints pilotent des équipes plus étoffées, ce qui atteste de la recherche d’une meilleure performance organisationnelle, d’un mode de travail plus transversal et d’une notoriété accrue des associations.

Plus de la moitié des effectifs de la branche a désormais plus de 45 ans. Comment relever le défi du renouvellement des générations ?

J.-P. D. 22 % ont même plus de 55 ans et on prévoit plus de 150 000 départs à la retraite d’ici à 2025. Ce sans compter les recrutements nécessaires pour répondre aux besoins des populations… Le renouvellement des effectifs et donc l'attractivité du champ est donc un enjeu majeur pour les employeurs. Mais, alors que les métiers d’infirmier, d’éducateur, etc. sont connus du grand public, le secteur manque de visibilité. Il a également trop peu recours à l’alternance (contrats d’apprentissage, de professionnalisation) afin de faciliter l’insertion dans l’emploi. Actuellement seul 1% des effectifs concerne des alternants. Pourtant, une grande partie des diplômes du secteur sont organisés sous ce mode, sans pour autant être compatibles avec les dispositions du Code du travail. Le développement de l’alternance nécessitera donc des adaptations si demain on veut financer plus facilement des formations longues afin de répondre aux enjeux du secteur.

Plus globalement, ma conviction est que la façon dont les associations vont s'atteler à la progression professionnelle des salariés et entretenir leurs compétences grâce à la formation restera, à défaut d’autres leviers, un élément constitutif de leur attractivité.

Justement, les grands axes de la réforme de la formation professionnelle ont été dévoilés le 5 mars dernier. Vont-ils dans le bon sens ?

J.-P. D. Le projet de loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel » doit encore être présenté en Conseil des ministres avant la fin avril. Nous souhaitons être des acteurs de ce choix en l’éclairant le mieux possible pour les jeunes, mais aussi pour toutes les personnes au chômage, en reconversion…, qui veulent se mettre au service des publics vulnérables et qui pour cela ont besoin de monter en compétences et d’acquérir un diplôme pour exercer.

J’identifie toutefois quelques points d’alerte. La ministre a annoncé une cotisation unique au titre de la formation professionnelle et de l'apprentissage (1,23 % pour les moins de dix salariés et 1,68 % au-delà). En l’état, cela induira mécaniquement une hausse de la contribution des employeurs non assujettis à la seconde. Dans l’accord national interprofessionnel (ANI) mis à la signature le 22 février dernier, les partenaires sociaux ont pourtant indiqué que cette mesure ne devait pas engendrer de surcoût. Il faudra donc s’assurer que cet effet sera bien neutralisé d’une façon ou d’une autre [2]…

« Monétarisé », le compte personnel de formation (CPF) permettra-t-il de financer les parcours professionnels ?

J.-P. D. C’est bien l’enjeu pour notre champ, qui compte de nombreux cursus longs, de continuer à accompagner les évolutions professionnelles et la montée en qualification grâce à des dispositifs de préparation et d’accès à ces certifications. Demain, le CPF englobera la formation à l’initiative du salarié, qui mobilisera directement son compte (jusqu’à 5000 euros au bout de dix ans, et 8000 euros pour les personnes sans qualification, hors abondements de l’entreprise et de la branche) ainsi que le CPF de transition, qui se substituera au congé individuel de formation (CIF). Pour ce dernier, rien n’est précisé pour l’heure en termes de modalités d’accès et d’abondement pour financer une formation longue. À titre d’illustration, un CIF coûte en moyenne 35 000 euros dans la Bass en intégrant tous les dispositifs mobilisables dans ce cadre (VAE, bilan de compétences). Pour devenir infirmier, la facture grimpe à 140 000 euros ! On risque donc d’être rapidement confrontés à une problématique de financement de ces évolutions par la formation professionnelle… D’autant que la période de professionnalisation, support très largement utilisé dans le secteur pour engager des cursus longs, devrait disparaître. En outre, rien n’est dit sur les formations sur le temps de travail et la prise en charge des salaires. Pourtant, sur les 32 milliards d’euros consacrés chaque année à la formation professionnelle, 38 % servent à financer le départ des salariés et leur remplacement. Dans le champ sanitaire, social et médico-social, faute de financement par les autorités de tarification, c’est l'organisme paritaire collecteur agréé (OPCA) Unifaf, qui finance le coût complet.

Même si le plan de formation a vocation à être simplifié, les employeurs seront toujours responsables de l’entretien et du développement des compétences de leurs personnels. Demain, quelles seront donc leurs marges de manœuvre et celles de l’OPCA pour financer les évolutions de carrière ?

Aux partenaires sociaux de la branche donc de se saisir du sujet ?

J.-P. D. En effet, à eux de se pencher sur ces questions dans les semaines à venir afin de faire entendre nos spécificités. Le défi se situera aussi dans leur capacité de conclure des accords collectifs permettant d’assurer des parcours de formation et de qualification des salariés afin de répondre aux besoins du secteur. La fixation des niveaux d’abondements pour le CPF et le CPF de transition font partie des marges de manœuvre à investir. Dans un contexte financier de plus en plus contraint, la Bass sera-t-elle en capacité de participer au-delà des contributions légales ? Pour l’heure, nos adhérents vont plus loin que ce que prévoyait la réforme de 2014 et l’accord de branche de 2015 (obligation de dépense passée de 2,3 % à 2 % et de contribution à l’OPCA de 1,82 % à 1,35 %) : en 2017 ils nous auront versé 2,16 % de leur masse salariale. Finalement, nos adhérents ont continué à nous faire confiance.

Les OPCA vont laisser la place à des opérateurs paritaires de compétences en nombre réduit organisés par « filière économique cohérente ». L’avenir d’Unifaf passe-t-il par un rapprochement avec Uniformation [3] ?

J.-P. D. Tant que le gouvernement n’aura pas précisé ce qu’est une filière économique cohérente, il serait prématuré de se prononcer. L’ESS peut-elle être considérée comme une filière économique cohérente ? Il faut rester prudent car d’autres interprétations sont possibles : filière de métiers, en regardant du côté de la santé, métiers partagés dans plusieurs branches professionnelles par exemple. Une clarification est d’autant plus urgente que l’objectif est de réduire le nombre de ces opérateurs avec une cartographie établie pour la fin de l’année. Et rien n’est dit encore sur le financement et les relations de ces opérateurs avec la future agence quadripartite France compétences. On en est réduit donc aujourd'hui aux conjectures…

Quels sont les impacts du transfert de la collecte aux Urssaf ?

J.-P. D. Au-delà de l’enjeu financier et du symbole, c’est la question de la possible complexité induite de la collecte par les Urssaf qui est peut-être posée. Le gouvernement n’a pas donné d’indications concernant les contributions au-delà du légal. Aujourd'hui, la collecte conventionnelle et volontaire représente 51 % de nos ressources, soit environ 220 millions d’euros. L’opérer chez nous est simple, rapide et peu coûteux. Et c’est surtout le résultat d'une contractualisation avec nos adhérents. Demain, quelle sera la capacité d’un autre collecteur à réaliser cette opération efficacement pour notre compte ? Et quel sera le périmètre des contributions que nous continuerons à opérer ?

Cette réforme est-elle un véritable big bang ?

J.-P. D. Je parlerais d’une réforme complète du système qui concerne surtout sa gouvernance générale. Il s’agit plutût d’un changement d’échelle porteur d’opportunités. Par exemple, via la place et les missions des futurs opérateurs de compétences en direction des individus, mais aussi des branches auxquelles le gouvernement entend transférer la responsabilité de la conception des certifications. Le véritable enjeu pour le secteur sera que nos certifications soient automatiquement accessibles aux dispositifs de la formation professionnelle. Ce afin d'organiser la fluidité des parcours via le découpage en blocs de compétences et la modularisation. Enfin, il faudra davantage encore accompagner les entreprises et les aider à relever leurs défis en matière de ressources humaines. D’autant plus dans un secteur où la formation est un support de la progression professionnelle.

 

[1] Disponible sur enquete-emploi.unifaf.fr

[2) Lors d’un rendez-vous avec l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis) le 15 mars, le ministère a précisé qu’il discutait avec les représentants des secteurs non assujettis pour que la nouvelle contribution unique ne les pénalise pas.

[3] OPCA notamment de l’aide à domicile, des foyers de jeunes travailleurs ou encore des ateliers et chantiers d’insertion.

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photos : Damien Grenon

Carte d'identité

Nom. Jean-Pierre Delfino

Formation. Maîtrise « Communication et ressources humaines » (Celsa Paris 4 Sorbonne), DESS Management des compétences dans les organisations (Paris 12)

Parcours. Fonctions de formation, conseil, management puis de direction au sein d’un organisme de formation public, de 2006 à 2009 directeur des opérations de l'ex-OPCA C2P, et de 2009 à 2012 directeur d’Opcalia-Opérateur national (gestion et développement de quatre branches : jouet-puériculture, bijouterie-joaillerie, prévention-sécurité et services funéraires)

Fonction actuelle. Directeur général d’Unifaf depuis 2012.   

Publié dans le magazine Direction[s] N° 163 - avril 2018






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