Directions.fr : Le site des directeurs et cadres du secteur social et médico social

Entretien
“ Chacun est sommé d’être employable ”

06/06/2018

Née dans le champ du handicap, la notion d’employabilité a cannibalisé les politiques de l’emploi. Non sans effets pervers qu’un collectif de sociologues, dont Dominique Glaymann, pointe avec force. Car, sans être un remède au chômage, elle fait reposer sur chacun la responsabilité de sa situation.

Dominique Glaymann © Christophe Boulze

Dans un ouvrage collectif, vous questionnez la notion d'employabilité. De quoi s'agit-il ?

Dominique Glaymann. Ce terme, qui désigne assez consensuellement la capacité d’une personne à obtenir et conserver un emploi, a fait l’objet de multiples définitions et usages. La première date de plus d’un siècle et avait été développée par des médecins et praticiens de la réhabilitation en direction des personnes dont les difficultés relevaient d’un handicap. Elle servait à établir des diagnostics sur la proximité ou l’éloignement de l’emploi d’un individu en fonction de caractéristiques médicales ou sociales. Des degrés d’aptitude ou d’inaptitude à l’emploi étaient identifiés et donnaient lieu à des accompagnements sociaux et médico-sociaux (comme le font aujourd’hui les entreprises d’insertion – EI – ou les établissements et services d’aide par le travail – Esat). Il s’agissait d’éléments d’évaluation objectivables concernant des populations spécifiques.

Au fil du temps, cet usage a évolué pour caractériser plus globalement les chômeurs et parfois les salariés. La notion est de plus en plus reliée à la situation de l’emploi. Après la crise de 1929, le nombre de personnes dites « inemployables » a augmenté avec la hausse du chômage, avant de chuter lors de la reprise de la croissance, montrant la fragilité du diagnostic. Ainsi, fondée au départ sur des caractéristiques liées à des handicaps (sociaux, médicaux ou psychologiques), la notion a pris une dimension collective dépendant à la fois des aléas conjoncturels et du fonctionnement de l’emploi.

Vous mettez en avant un glissement de son usage au cours du XXe siècle…

D. G. À partir des années 1970 et 80, le concept revient dans les discours politiques dans un sens plus individualisé. Il n’est plus utilisé pour qualifier des populations qui auraient des difficultés avec l’emploi, mais pour identifier les efforts qu’un individu doit déployer pour être, devenir et rester employable. Efforts qui concernent la formation, la mobilité, l’adaptabilité au poste et aux exigences des employeurs. Dans cette vision, quelqu’un est d’autant plus employable qu’il est flexible et fait preuve d’un certain nombre de compétences et de caractéristiques, notamment comportementales, qui font qu’un recruteur sera tenté de l’embaucher et qu'un employeur lui confiera des missions. Cette individualisation dans un sens prédictif aboutit, plutôt qu’à des mesures de politiques sociales ou d’accompagnement, à une responsabilisation des individus.

Avec quelles incidences sur les pratiques des acteurs sociaux (service public de l’emploi, employeurs, demandeurs d’emploi…) ?

D. G. Présenté comme un remède au chômage, le développement de cette notion prend une place de plus en plus importante dans les politiques de l’emploi qui mettent en avant la nécessité que les individus se préoccupent eux-mêmes de travailler leur employabilité, de l’améliorer et de la préserver tout au long de leur carrière. Ce qui a un impact direct sur le fonctionnement d’institutions d’accompagnement des chômeurs. Ainsi chacun est sommé de déployer les moyens de trouver un emploi en acceptant des offres raisonnables, de se former, de rester mobile… S’il ne fait pas les efforts, il sera sanctionné et en portera la responsabilité.

Du côté des employeurs, les modalités de gestion des ressources humaines se réfèrent à cette notion, en matière de recrutement notamment. Ainsi postuler à un poste (même à un stage) devient une sorte de course d'obstacles au cours de laquelle il faut démontrer ce dont on est capable. Dans les entreprises et les administrations, l’évaluation individuelle annuelle ne se réfère plus à la qualification qui avait une dimension collective (toutes les personnes ayant le même diplôme et la même ancienneté bénéficiaient en gros de la même rémunération), mais aux compétences individuelles sur la base du savoir, du savoir-faire et du savoir-être. Ce qui peut donner lieu à des considérations subjectives.

Vous allez même jusqu’à montrer comment les individus ont intériorisé cette conception…

D. G. Pour les demandeurs d’emploi et les jeunes en formation, la permanence de cette notion modifie les comportements. Ils ont intégré le fait qu’avoir un emploi stable n’est pas automatique et normal, mais une conquête à obtenir et à préserver. L’idée que la formation initiale doit servir à la professionnalisation est de plus en plus présente. Ainsi dès le lycée voire le collège, on commence à préparer le futur actif à son employabilité. Ce qui conduit à faire porter aux jeunes la responsabilité de ce qu’ils vont devenir. Apprendre pour conquérir du savoir, ou pour le plaisir d’apprendre, devient une vision idéaliste et l’aspect émancipateur de la formation disparaît au profit d’une conception utilitariste liée aux besoins économiques.

En quoi parler en termes d’employabilité est-il stigmatisant ?

D. G. Cela aboutit à faire porter une étiquette péjorative à toutes les personnes qui ne sont pas dans les rails, qui n’arrivent pas à trouver d’emploi, qui le perdent ou qui n’en retrouvent pas. Ce en laissant supposer qu’ils en sont en partie responsables et que c’est à eux d’en sortir. Or, lorsque ce sont des faits statistiquement récurrents et qui concernent toujours les mêmes populations, il ne s’agit pas d’une situation individuelle mais d’un phénomène social. Certes, chaque personne a une part de responsabilité dans ce qui lui arrive, mais on sait bien que dans une société, tout le monde n’a pas les mêmes atouts. Les difficultés ne peuvent pas se résumer à la responsabilité des individus qui ne sont pas comptables de la couleur de leur peau, de leur patronyme, de leur quartier, des établissements dans lesquels ils ont été scolarisés ou de la situation économique. Le discours qui consiste à dire « prenez-vous en main » ou « quand on veut on peut » auquel l’usage actuel de l’employabilité participe, crée un contexte idéologique qui considère que chacun doit se débrouiller pour s’adapter aux offres d’emploi disponibles. Par ailleurs, cette vision qui consiste à exiger des individus qu’ils fabriquent et entretiennent leur employabilité, et à stigmatiser ceux qui n’y parviennent pas, n'est pas de nature à permettre aux personnes handicapées d’accéder à des emplois durables de bonne qualité.

La réforme de la formation professionnelle en préparation conforte-t-elle cette tendance ?

D. G. Oui. En particulier avec le futur compte personnel de formation (CPF), qui en soi peut être une bonne chose, mais qui supposera que chaque individu soit capable de gérer ce portefeuille et ses droits, qu’il aura accès à l’information comme les autres et qu’il saura traiter cette information. C’est considérer que chacun peut gérer à égalité, comme si les individus avaient les mêmes ressources. Or certaines personnes éloignées de la formation ou en situation de travail difficile ne savent pas systématiquement comment s’emparer de ces droits.

Améliorer l’employabilité des individus ne permet donc pas de réduire le chômage…

D. G. Accepter cette injonction qui consiste à dire que chacun doit améliorer son employabilité favorise la concurrence entre les personnes. Certains vont passer devant les autres mais aucun poste supplémentaire ne sera créé. Il faut alors réfléchir à d’autres solutions : pourquoi ne pas repenser au partage du temps de travail et des revenus ? Cela demande un débat collectif. Or, raisonner en terme d’employabilité rend impensables les solutions collectives, et conduit à accepter comme un fait inévitable qu’en permanence une partie des gens restent au chômage ou dans le sous-emploi. Il n’y a pas plus de personnes inemployables que de jeunes inéducables. Si on admet l’idée que certains peuvent avoir plus de difficultés que d’autres, la question est de savoir comment repenser les systèmes éducatif et d’emploi pour limiter les effets structurels laissant une partie des gens sur le bord de la route.

Propos recueillis par Noémie Colomb

Carte d’identité.

Nom. Dominique Glaymann

Formation. Docteur en sociologie

Fonctions actuelles. Professeur de sociologie à l’université d’Évry, responsable du parcours « Ingénierie de la formation professionnelle » du master de sociologie, directeur du Centre Pierre Naville (Laboratoire de sociologie des universités d’Evry et Paris-Saclay).

Dernière parution. « Le piège de l’employabilité. Critique d’une notion au regard de ses usages sociaux », avec notamment Guillaume Tiffon et Frédéric Moatty, Presses universitaires de Rennes, 2017.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 165 - juin 2018






Ajouter un commentaire
La possibilité de réagir à un article de Direction[s] est réservé aux abonnés  du magazine Direction[s]
Envoyer cette actualité par email :
Email de l'expéditeur (vous)*

Email du destinataire *

Sujet*

Commentaire :

* Champs obligatoires

Le Magazine

N° 168 - octobre 2018
15 ans 15 défis
Voir le sommaire

sub Aap Découvrez Direction[s] Clés en vidéo En savoir plus Je m'abonne
Offres d'emploi
Cette semaine 12 annonce(s)
INSTITUT SUPERIEUR SOCIAL DE MULHOUSE (ISSM)

Directeur adjoint des formations (H/F)

IRTS La Réunion

Directeur Général (H/F)

CCAS DE LA VILLE DE SAVIGNY-sur-ORGE

Directeur (H/F)

UNAPEI 60

Directeur d'Etablissement (H/F)

VILLE DE NANTES

Cheffe ou un Chef de service Educatif pour le CNHR

ESPEREM

Directeur Administratif et Financier (H/F)

INSTITUT INNOVATION ET PARCOURS

Directeur (H/F)


Voir toutes les offres
Trophée 2018 : l'essentiel

Le dépôt des candidatures est dorénavant clos. Merci à tous pour votre participation.

Le palmarès 2018 sera dévoilé lors de la cérémonie de remise des prix le 28 novembre prochain à Paris au Cercle national des armées.

Pour assister à cette cérémonie, inscrivez-vous.
________________________________________  

Le 14ème Trophée Direction[s] est organisé sous le haut patronage de Sophie Cluzel, secrétaire d'Etat chargée des Personnes handicapées et d'Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé.

       

En partenariat avec  :
                  

                        

Prix des Lecteurs 2018

Votez pour votre initiative préférée parmi les nominés du 14ème Trophée Direction[s].

L’initiative qui recevra le plus grand nombre de suffrages se verra attribuer le Prix des lecteurs 2018.

Espace pratique