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Entretien avec Robert Picard
“ Living Labs : l’innovation pour et avec les usagers ”

29/09/2016

« Laboratoires vivants » associant industriels, financeurs, professionnels et usagers, les Living Labs se développent aujourd’hui pour imaginer des solutions technologiques adaptées et accessibles. Outils de la démocratie en santé, ils sont aussi une source d’innovation sociale, explique Robert Picard, cofondateur du Forum des Living Labs en santé et autonomie.

Des Living Labs fleurissent dans le secteur de la santé et de l’autonomie. De quoi s’agit-il ?

Robert Picard. Il existe plusieurs centaines de Living Labs dans le monde, dont une part significative dans le champ de la santé et de l’autonomie. Au sein du Forum des Living Labs en santé et autonomie (LLSA), nous en dénombrons une trentaine en France. Leur ambition est d’imaginer et de proposer des solutions et équipements innovants. Pour cela, ils associent de nombreux acteurs, notamment des industriels soucieux d’intégrer de nouvelles valeurs d’usage dans leur offre, des investisseurs pour soutenir leur développement, des chercheurs et c’est là leur spécificité, ainsi que les futurs utilisateurs, des professionnels comme des usagers/patients.

Quelles sont leurs particularités ?

R. P. Un Living Lab est à la fois une organisation et une démarche. Celle-ci procède de deux courants de réflexion. Le premier a trait l’innovation ouverte, c’est-à-dire l’idée que l’on est plus innovant en partageant les idées et la recherche que seul dans son coin. La seconde notion qui les irrigue, c’est la conception participative. Le dispositif intègre tous les acteurs d’une filière, en particulier l’utilisateur final, qui peut ainsi partager ses attentes, besoins, connaissances, frustrations… dans la conception des solutions le concernant, conduisant à une offre industrielle adaptée et performante.

Qu’est-ce qui explique leur développement dans le secteur ?

R. P. Les dépenses de santé dépassent désormais 10 % du PIB, sans perspective de stabilisation, tandis que les budgets publics de santé sont déficitaires. Les personnes en situation précaire, plus nombreuses, sont aussi en moins bonne santé.

Dans ce contexte, notre système social et de santé, constitué d’écosystèmes morcelés où il n’est pas simple de recueillir les attentes des usagers, peine à trouver son équilibre et à relever les défis de santé publique qui se présentent à lui. Il nous faut trouver collectivement d’autres façons de concevoir des offres plus adaptées, attractives, moins coûteuses, avec le concours de tous.

Une façon aussi pour le secteur de prendre résolument le virage technologique ?

R. P. Tout à fait. Dans une société technophile et connectée comme elle l’est, il y a des enjeux d’accessibilité à résoudre. Poser d’emblée, au sein d’un Living Lab, la question de l’ingénierie, des économies d’échelle, de l’adéquation, de la désirabilité et de l’acceptabilité d’une solution pour un public le plus large possible, facilite effectivement l’accessibilité.

L’effervescence autour de la Silver économie est-il un facilitateur?

R. P. Reconnaître les personnes âgées comme des acteurs économiques et sociaux à part entière est certes bienvenu. En outre, cela peut servir de levier pour mobiliser des intervenants et des financements. Mais cela ne peut être qu’une étape. Car les personnes âgées sont des personnes comme tout le monde, avec des besoins très variés. Elles veulent des tablettes comme tout le monde ! Selon moi, cette approche par le prisme d’une filière dédiée n’est pas structurant pour l’industrie et va à l’encontre de la conception universelle.

Les Living Labs ont-ils vocation à ne produire que des innovations technologiques ?

R. P. Pas nécessairement, même si dans notre société il s’agit d’utiliser leurs potentialités au service du plus grand nombre. Mais il est certain que c’est un excellent moyen pour créer du changement en réinterrogeant les habitudes, les organisations et les modes d’interaction.

Le Forum des LLSA a d’ailleurs commencé un travail afin d’apprécier en quoi les Living Labs sont aussi porteurs d’innovation sociale. Nous avons identifié trois axes. Premièrement, en mettant en situation de collaboration des acteurs qui ne se parlaient pas et qui produisent ensemble un résultat porteur d’espoir et de sens pour chacun. Deuxièmement, par la reconnaissance mutuelle des savoirs et de la valeur dont chacun est porteur, y compris les usagers. Enfin, une fois le produit abouti, la dynamique sociale ne s’arrête pas là, au contraire : elle prend de l’ampleur avec la diffusion du produit.

La plus-value des Living Labs est donc de mettre industriels, chercheurs, financeurs et utilisateurs autour de la table ? 

R. P. Oui, mais cela va au-delà ! On a deux chaînes d’innovation : celle des entreprises, qui cherche à atteindre de nouveaux marchés en proposant des solutions adaptées et viables, et celle des professionnels du terrain, qui vise l’amélioration de la santé et de la qualité de vie. Le problème est que ces deux mondes ont beaucoup de mal à se parler et qu’ils ne partagent pas la même culture. Chacun avance de son côté. Certes, les systèmes industriels sont complexes, mais l’écosystème de la santé l’est tout autant ! Par conséquent, il faut trouver des passerelles entre ces deux univers. Le Living Lab en est une. Il permet à l’industriel de qualifier et spécifier les problématiques qu’ils souhaitent aborder, en associant les professionnels et les personnes concernées. Les Living Labs sont susceptibles de réunir des focus groups, d’organiser, avec l’accord des usagers, des temps d’observation in vivo. Il se dégage à ce moment-là des éléments de contexte, d’analyse du réel qui peuvent ensuite être à nouveau réinterrogés avec l’utilisateur, jusqu’à parvenir avec lui à la solution la plus adaptée.

Comment concilier les aspirations des usagers, les objectifs des industriels et les impératifs des financeurs ?

R. P. C’est une question complexe qui doit être abordée dès le départ par les acteurs. C’est d’ailleurs une des missions du Living Lab que d’installer une dynamique d’échanges et d’établir un niveau de confiance entre les participants. Chaque acteur apporte une valeur ajoutée et son rôle varie en fonction de son expertise. Usagers, professionnels de santé, chercheurs, entreprises, écoles, institutions publiques… tous ont des intérêts différents qui apportent une réelle plus-value par leur complémentarité. La gouvernance et l’organisation des Living Labs doivent donc représenter et garantir cette pluralité.

Quid de la propriété intellectuelle ?

R. P. C’est un point qui exige une très grande vigilance. L’esprit du dispositif doit rester celui de l’innovation ouverte et du partage de connaissance. Personne ne doit confisquer la valeur produite à son seul profit. Mais suivant les projets, on n’a pas le même équilibre des savoirs, ni les mêmes logiques de contribution et de rétribution. La question doit être gérée de manière à reconnaître la part de chacun, en fonction de son investissement et de ses apports. Et celle de la propriété intellectuelle doit donc être soulevée avant toute collaboration, lorsque tout le monde a envie de travailler ensemble et avant que les éventuels conflits ou divergences n’apparaissent. C’est un temps de réflexion indispensable. Et c’est au Living Lab de jouer le rôle de tiers de confiance et d’animateur. Car s’il y a bien un lieu d’équilibre des forces en présence, où la redistribution des pouvoirs et des savoirs peut se jouer, c’est en son sein. À chaque partie prenante de s’en saisir.

Le Forum prône la création d’un label des LLSA. Pourquoi ?

R. P. L’appellation se répand et certains le revendiquent alors qu’ils ne sont que des showrooms ou de simples laboratoires d’usage, sans aucune place pour l’expérience, les connaissances et la parole de l’utilisateur. Nous avons rédigé une charte avec nos premiers adhérents, qui pourrait servir de base à un label. Le Forum des LLSA s’y prépare activement, nous avons rencontré dans ce sens le ministère de la Santé. En revanche, il ne faudrait absolument pas régir les Living Labs par décret : cela introduirait une forme de normalisation. Alors que l’innovation est justement tout l’inverse.

 

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photo : Thomas Gogny pour Direction[s]

Carte d'identité

Nom. Robert Picard

Formation. Ingénieur général des mines, docteur en sciences de gestion.

Parcours. Cadre dirigeant de diverses structures publiques et privées (information et télécom), dirigeant de PME (conseil stratégique et management). En 2007, expert en accessibilité numérique auprès de Patrick Gohet, pour le bilan de la loi Handicap de février 2005.

Fonctions actuelles. Référent santé du Conseil général de l’économie (CGE), cofondateur avec Antoine Vial, médecin et expert en santé publique, du Forum des Living Labs en santé et autonomie (Forum LLSA).

Publication. Pertinence et valeur du concept de Laboratoire vivant (Living Lab) en santé et autonomie,  avec L. Poilpot, rapport du CGIET, juillet 2011 ; La co-conception en Living Lab santé et autonomie, synthèse, Forum LLSA-CGE, 2016. À consulter sur www.forumllsa.org

Publié dans le magazine Direction[s] N° 146 - octobre 2016






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