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12e Trophée - Mention Adaptation aux besoins des usagers
Quand l’accès au logement permet de resocialiser

03/05/2017

Bordeaux. Depuis cinq ans, l’association ARI-Asais parie sur l’entrée dans un logement comme point de départ, et non aboutissement, de l’accompagnement des personnes en errance durable souffrant de troubles psychiatriques. Un dispositif conforté par la généralisation de l’expérimentation nationale « Un chez-soi d’abord ».

S. ne veut pas qu’on écrive son nom, mais donne volontiers celui de ses animaux. « Mon chat, c’est Tao, comme la chanson d’Higelin. Et le chien, c’est Mister. Il n’est pas à moi, j’ai accepté de le garder pour un ami hospitalisé. Mais il serait mieux ailleurs qu’en appartement. » Son appartement, un studio mezzanine situé dans un quartier bourgeois du centre de Bordeaux, S. l’occupe depuis un peu plus d’un an, depuis le décès de son compagnon, avec lequel elle vivait à la rue. C’est l’association ARI-Asais [1] qui l’a trouvé pour elle, moyennant un bail glissant et un accompagnement social. Aux murs, S. a accroché des peintures, des cartes postales, des photos. Sur une étagère, se presse une petite foule de bibelots et de figurines dont elle dit avoir oublié la provenance. Récemment, le propriétaire a refait à neuf la mezzanine endommagée par un dégât des eaux. « Et cet été, il va tout repeindre, indique-t-elle. Il dit que le jaune, c’est passé de mode. » Dans ses 18 mètres carrés, S. se sent « comme dans un cocon ». Elle s’est remise à cuisiner, un peu, elle découvre Internet et fait des projets. « C’est simple, résume-t-elle en grattant la tête de Tao. J’ai commencé à me reconstruire dès l’instant où j’ai ouvert la porte. »

Hors des sentiers battus

Une fois par semaine, S. reçoit la visite d’un binôme de professionnels du dispositif Oïkéo, « habiter », en grec. Initié à Bordeaux fin 2011 par ARI-Asais, il vise le maintien en logement autonome de personnes en situation d’errance durable, porteuses de troubles psychiatriques. Inscrit dans la logique du « chez-soi d’abord », il repose sur l’accès direct au logement via l’intermédiation locative, sans passage préalable par un centre d’hébergement. Lancé à titre expérimental avec un financement pour huit mesures, Oïkéo accompagne désormais 50 personnes.

L’initiative d’un dispositif de type Housing first revient à la directrice départementale de la cohésion sociale (DDCS), à l’occasion de la révision du plan départemental d’accueil, d’hébergement et d’insertion, retrace Carl Gaudy, le coordinateur d’Asais : « Parmi les publics particulièrement marginalisés, la DDCS avait identifié les personnes souffrant de troubles mentaux, difficiles à loger en collectivité. De notre côté, nous recherchions des modalités d’accompagnement adaptées pour des personnes consommant de l’alcool, et qui de ce fait ne pouvaient pas intégrer la résidence sociale de l’association. »

Après discussion avec le Samu social et l’équipe mobile psychiatrie précarité (EMPP) de l’hôpital Charles Perrens, l’expérimentation est confiée à Asais. La petite association, qui gère déjà une résidence sociale, un théâtre et un bistrot associatif, se distingue par son expérience en matière de santé mentale et sa méthodologie d’intervention axée sur la désinstitutionnalisation, hors des sentiers battus du Code de l’action sociale et des familles (CASF). Son absorption quelques mois plus tard par l’ARI, structure gestionnaire instituée et reconnue, consolide sa crédibilité. « C’était un peu la fusion entre les Pixies et l’orchestre philarmonique », compare Carl Gaudy en riant.

Un accompagnement à 360 °

Les candidats au logement sont orientés vers Oïkéo par ses partenaires : service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), centre d’accueil d’urgence (CAU), structures de l’addictologie, services sociaux… Une première rencontre est organisée avec un professionnel, souvent en présence du psychiatre de l’EMPP. « Environ un tiers des situations nécessitent un soin psychiatrique, précise le docteur Christophe Lagabrielle. Notre principal rôle dans le dispositif consiste à initier ou maintenir ce soin, et à fournir à l’équipe une lecture clinique. » Une fois l’adhésion de la personne recueillie, celle-ci est invitée à faire part de ses souhaits de logement : typologie, quartier, budget… « Au démarrage, l’Union régionale Pact Aquitaine avait été mandatée par la DDCS pour conduire la recherche immobilière. Mais l’engagement n’a pas été renouvelé et ce travail très chronophage incombe désormais à l’équipe », regrette Carl Gaudy. Les délais de captation varient d’une quinzaine de jours à plusieurs mois. Pendant ce temps, les professionnels instaurent un accompagnement à 360 ° : recherche de mobilier, ouverture de droits, actualisation de la situation administrative, bilan de santé…

Ce matin, Delphine Rolland, infirmière, et Stéphanie Carpentier, auxiliaire de vie sociale, ont accompagné une jeune femme dans son futur logement. Après deux années de squat, assorties d’une importante consommation de psychotropes, la future locataire manifeste l’envie de « se poser ». « Elle s’est déjà un peu extraite de son réseau de la rue et elle aimerait suivre une formation de médiateur santé pair », raconte Delphine Rolland en consignant le bilan de la matinée dans l’outil informatique partagé. Dans l’immédiat, il s’agit surtout de gérer les aspects administratifs de l’entrée dans le logement : rédaction du bail, souscription d’un contrat d’assurance, ouverture des compteurs…

Retour à la vie ordinaire

Les modalités d’accompagnement sont définies en fonction des besoins exprimés. L’équipe organise a minima une rencontre hebdomadaire, et jusqu’à plusieurs fois par jour en fonction d’événements particuliers, comme une sortie d’hospitalisation, l’entrée dans un logement… « La variété des expériences des professionnels permet de croiser les approches, mais l’objectif demeure l’autonomie des personnes », souligne Dominique Espagnet-Veloso, le directeur général d’ARI-Asais. Oïkéo vise l’inscription dans le droit commun ; en cinq ans, l’équipe a noué des relations avec 108 professionnels distincts : médecins, infirmiers, aides-soignants (AS) de secteur, mandataires judiciaires, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation… L’infirmière du dispositif, mise à disposition par un autre service de l’association, joue un rôle crucial dans l’animation du réseau de professionnels libéraux, confrontés à « des prises en charge très lourdes, tant sur le plan somatique que psychiatrique ».

Entre début 2012 et juin 2016, Oïkéo a permis à 65 personnes d’intégrer un logement. Après glissement, 13 d’entre elles sont désormais titulaires de leur bail, comme Jean-Claude Seydita, installé dans un studio du centre ville. « Sans domicile pendant 20 ans, j’étais en décalage avec la réalité, se souvient l’homme, désormais président du groupe d’entraide mutuelle (GEM) d’Asais. J’ai connu plusieurs échecs de relogement et fini par considérer que ce n’était pas pour moi. Et puis l’équipe d’Oïkéo m’a aidé à réapprendre à respecter les lieux, les gens, et à me respecter moi-même. Aujourd’hui, j’ai à nouveau des papiers d’identité, je touche le minimum vieillesse, j’ai retrouvé une protection sociale, et je viens même de recevoir ma carte d’électeur. » S’agissant du recours aux droits et aux soins, les effets du dispositif sont incontestables : accès à l’allocation adulte handicapé (AAH), triplement des mesures de protection, déclaration d’un médecin traitant, mise en place de soins psychiatriques et infirmiers…

Ne pas baisser les bras

« Dans la majorité des cas, l’entrée en logement induit un apaisement et une ouverture à la socialisation », observe le docteur Lagabrielle. Reste une poignée de personnes auxquelles un espace clos apparaît comme insupportable. « Après une longue vie d’errance, elles ressentent l’enfermement et la ritualisation comme une persécution, décrit le psychiatre. Ou bien, l’abandon de leur lutte pour la survie provoque un effondrement subit. » En cinq ans, 11 personnes ont quitté leur logement, et 9 y sont décédées.

Le 28 décembre dernier, un décret [2] généralisait le programme « Un chez-soi d’abord » évalué depuis quatre ans à Lille, Marseille, Toulouse et Paris, créant dans le CASF une nouvelle catégorie d’appartements de coordination thérapeutique (ACT). À Bordeaux, ARI-Asais répondra naturellement à l’appel d’offres de l’agence régionale de santé (ARS). Mais devra revoir certains éléments de son fonctionnement pour respecter le cadre imposé (composition de l’équipe, seuil critique…), sans pour autant se rigidifier. « Notre stratégie associative consiste à élaborer des réponses innovantes aux besoins non couverts, sans attendre que s’enclenchent les politiques publiques. Après cinq ans d’expérimentation, nous sommes crédibles », estime Dominique Espagnet-Veloso.

 

[1] Association pour la réadaptation et l’intégration. Accueil, soutien et accompagnement vers l’insertion sociale

(2)  Décret n°2016-1940 relatif aux dispositifs d’appartements de coordination thérapeutique « Un chez-soi d’abord ». Lire Direction[s] n° 146, p. 4

Flavie Dufour. Photos : William Parra

« La place centrale est laissée à l’usager  »

Hervé Galbrun, chef de service Hébergement et logement à la DDCS de Gironde

« L’une des plus-values d’Oïkéo, c’est la place centrale laissée à la personne accompagnée. Il ne s’agit plus de lui demander de faire ses preuves, comme dans le processus classique d’accueil et d’hébergement, mais de construire son parcours avec elle, à partir du projet qu’elle exprime. C’est un dispositif souple et très fin. La tentation pourrait être de renvoyer vers Oïkéo toutes les situations complexes, mais le "logement d’abord " ne constitue pas une solution miracle. Les offres traditionnelles – centres d’accueil d’urgence (CAU), centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS)… – conservent toute leur pertinence. L’important, c’est que le dispositif s’inscrive dans une palette d’offres. »

 

En chiffres

  • Équipe : 11 salariés (coordinateur, éducateurs spécialisés, aides-soignantes, conseiller à la vie sociale et familiale, aide médico-psychologique, auxiliaire de vie sociale, infirmière mise à disposition par un autre service)
  • 72 personnes accompagnées en 2016, dont 48 en logement
  • 83 % de sorties durables de la rue
  • Coût moyen annuel : 6 753 euros par mesure

Contact : 09 54 22 26 68

Publié dans le magazine Direction[s] N° 153 - mai 2017

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© William Parra

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