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Logement des sans abri
Feu vert pour essaimer « Un chez-soi d’abord »

21/09/2016

Pari gagné pour « Un chez-soi d’abord » qui vise un accès direct à un logement pour des personnes sans abri souffrant de troubles psychiques. Après quatre ans d’expérimentation dans quatre villes, le dispositif devrait être étendu à 16 autres d’ici à 2018.

Un logement pour aider les personnes sans abri souffrant de troubles psychiques à reprendre leur vie en main. C’est l’ambition du programme « Un chez-soi d’abord », expérimenté depuis 2011 à Lille, Marseille [1], Toulouse puis Paris et prorogé jusqu’au 31 décembre 2016. Le dernier bilan, réalisé par une équipe de recherche indépendante, fait état de résultats très positifs tant sur le rétablissement des usagers que sur les finances publiques (lire l’encadré). Pilotée par la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal), l’expérimentation a bénéficié, après une montée en charge progressive, d’une enveloppe de 5,5 millions d’euros en 2015, déboursée par l’assurance maladie et l’État [2]. Et prouvé l’efficacité économique du modèle : l’évaluation montre
ainsi que les séjours à l’hôpital évités génèrent des économies de l’ordre de 17 500 euros par personne et par an.
Ces résultats ont conduit le Premier ministre à donner son feu vert, en juillet dernier, pour pérenniser le programme sur les sites existants et pour l’étendre à 16 nouveaux territoires à partir de 2018. Un décret est attendu pour la fin de l’année, qui sera suivi d’un cahier des charges. L’enjeu ? Assurer le bon déploiement du modèle ainsi testé et approuvé, car le programme, venu d’outre-Atlantique connu sous le nom de Housing first, doit répondre à une série de principes conditionnant sa réussite. Il s’appuie d’une part sur une entrée rapide dans un logement depuis la rue, d’autre part sur un suivi intensif réalisé par une équipe pluridisciplinaire sur la base du « rétablissement » (recovery).

Sans condition

Première règle ? Proposer à ce public, souvent sujet aux addictions et familier des services judiciaires, un logement ordinaire, durable, sans conditions de traitement ou d’abstinence. Autant dire une petite révolution sur la planète sociale et médico-sociale où l’accès au logement est classiquement précédé d’une série d’étapes en escalier (urgence, hébergement, logement accompagné…). Là, ce « chez-soi », sous-loué à l’usager dans le cadre d’une intermédiation locative, n’est pas considéré comme un objectif mais comme un outil de l’accompagnement.
Autre condition sine qua non ? La personne a le choix de son logement. « On lui en présente plusieurs, elle sélectionne celui qui a ses préférences. Ce qui lui confère une certaine responsabilité », poursuit Bruno Torregrossa, coordinateur de l’expérimentation à Paris. Un processus qui positionne aussi l’équipe d’accompagnement dans une posture d’écoutant et non de décisionnaire. Les seuls engagements pour l’usager étant d’accepter de recevoir chez lui les professionnels au minimum une fois par semaine et de payer un loyer résiduel.

Une équipe transdisciplinaire

L’accompagnement orienté « rétablissement » bouscule aussi les pratiques. Il s’agit de compter sur les forces de la personne et de créer les conditions pour faire émerger ses compétences. « On ne pointe jamais ce qui ne va pas. Notre pratique vise à les aider à percevoir ce qu’elles sentent être bénéfique pour elles-mêmes, en partant de ce qu’elles imaginent possible. C’est un travail de longue haleine pour ce public souvent très désocialisé… », détaille Jean-Marc Arbiol, coordinateur du programme à Toulouse. Pour ce faire, il n’y a pas de référent individuel, toute l’équipe faisant office de ressource. Composée de professionnels du soin, du social et du médico-social ainsi que de travailleurs pairs (d’anciens malades psychiatriques rétablis), celle-ci fonctionne en « transdisciplinarité pour faire coexister les points de vue », précise Pascale Estecahandy, coordinatrice technique nationale du dispositif à la Dihal.
Les visites ont lieu en binôme sans que l’usager ne connaisse forcément les spécialités de ses interlocuteurs. La posture hiérarchique tombe également pour que chaque parole ait la même valeur. Ce afin de nouer un lien durable de qualité avec la personne.
L’accompagnement se veut également modulable, de façon à adapter son intensité au plus près des besoins. L’équipe reste joignable jour et nuit, sept jours sur sept. Et travaille en partenariat avec l’environnement de la personne : services de soins, centres sociaux, groupes d’entraide mutuelle (GEM)… Objectif ? Construire un projet individualisé et amener petit à petit l’usager vers le droit commun via un bail glissant. Ce qui peut prendre des années. « Plus les personnes sont suivies longtemps, meilleure est la connaissance qu’elles ont de leur maladie et d’elles-mêmes », explique Pascale Estecahandy.
Enfin, l’efficacité du modèle repose sur la dissociation de l’équipe chargée de la gestion locative, de celle assurant l’accompagnement. « Une personne peut être en rupture côté logement et quitter son appartement, mais rester en contact avec l’équipe d’accompagnement », confirme Bruno Torregrossa.
Côté organisation, le programme nécessite donc l’articulation de plusieurs secteurs. « Nous souhaitons que le décret impose aux secteurs du logement, du sanitaire, du médico-social et du social, de travailler ensemble, espère Pascale Estecahandy. Ce partenariat doit être posé comme un préalable. Et se matérialiser par la constitution d’un groupement ad hoc. Car l’interdisciplinarité est une condition de réussite. » Au final, la démarche repose sur l’implication des acteurs de terrain et leur adhésion à l’ensemble de ces principes. « Y compris les collectivités territoriales, qui doivent donner leur accord pour mettre à disposition des logements », précise Sylvain Mathieu, délégué interministériel de la Dihal.

Une future catégorie d’ACT

Dès 2017, les quatre sites actuels seront donc pérennisés, autorisés au titre d’une nouvelle catégorie d’appartements de coordination thérapeutique (ACT). Quant à la montée en charge des dispositifs à venir, elle s’effectuera sur deux ans et sera accompagnée par la Dihal jusqu’en 2022.
Chaque site disposera de 1,4 million d’euros par an pour suivre 100 personnes. Les candidats ne manquent pas, puisqu’à Lyon, Montpellier, Nantes, Bordeaux ou encore Grenoble, des professionnels ont déjà commencé à travailler pour répondre aux appels à projets qui seront lancés par les agences régionales de santé (ARS) dès 2017. Et une évaluation nationale est à nouveau prévue. Reste que pour certains acteurs associatifs, la mise en œuvre de ce dispositif pourrait être plus ambitieuse encore, et irriguer l’ensemble des politiques d’insertion. Ainsi selon Florent Gueguen, directeur général de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), « la démarche pourrait devenir une alternative aux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Pour cela, il faut passer à la vitesse supérieure et transformer une partie du parc d’hébergement (110 000 lits) en places “Un chez-soi”, notamment sur les territoires où il existe des logements libres dans le parc privé ». Tout un programme.

 

[1] Lire dans ce numéro p. 18
[2] Pour 2016, les crédits de l’assurance maladie alloués à l’expérimentation sont de 2,8 millions d’euros (Instruction du 30 août 2016, lire dans ce numéro p. 12).

Noémie Colomb

Repères

  • 14 000 euros : c’est le coût moyen par personne et par an de l’accompagnement « Un chez-soi d’abord ». (source Dihal)
    1/3 des personnes à la rue en Ile-de-France souffrent de troubles psychiatriques. (source Samu social)
  • Sylvain Mathieu, Dihal : « Un chez-soi d'abord est un programme à la fois efficace et rentable. Cette politique par la preuve doit servir d'exemple et peut revaloriser le travail social ! »


Mieux qu’un suivi classique

Quatre ans après leur entrée, plus de 85 % des personnes sont toujours dans leur logement. C’est ce que montre le dernier bilan [1] de la recherche qui compare les parcours de plus de 350 personnes du programme « Un chez-soi d’abord » à un groupe témoin équivalent pris en charge par les circuits classiques. « Globalement, l’acceptation de la maladie, la meilleure connaissance des symptômes, l’observance des traitements ainsi que l’engagement dans un suivi sanitaire s’intensifient avec la durée de l’accompagnement », indiquent les chercheurs. Les séjours à l’hôpital et recours aux urgences sont aussi plus bas par rapport au groupe témoin (37 jours contre 103). L’accès aux droits et l’inscription auprès d’un médecin traitant sont effectifs pour la quasi totalité des personnes. Leur qualité de vie s’améliore et 72 % sont satisfaits de cet accompagnement.
En outre, toutes ont renoué avec leur entourage et 20 % ont une activité professionnelle ou sont en formation.

[1] Principaux résultats 2011-2015, avril 2016, à consulter sur www.gouvernement.fr

Publié dans le magazine Direction[s] N° 146 - octobre 2016






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