Directions.fr : Le site des directeurs et cadres du secteur social et médico social

Tribune
« Pensons le danger en protection de l’enfance »

01/01/2021

Écarter de la réflexion les notions de risque et de danger en protection de l’enfance ne permet pas d’écarter… le risque et le danger. Avant même de poser la question de la coordination, de l’innovation, du parcours ou des besoins des enfants, Cédric Tijsseling prône une approche scientifique. Une cindynique [1] médico-sociale et sociale, qui pourrait être le ciment de l’intervention de tous professionnels exerçant auprès des publics vulnérables.

Lorsque nous abordons la notion de danger notamment en protection de l’enfance, deux questions sont soulevées. Peut-on penser cette notion ? Et doit-on le faire ? La première fait appel à la méthodologie, la seconde à l’éthique. En effet, un référentiel d’évaluation des risques et dangers fait redouter la stigmatisation et la catégorisation des publics concernés. Leur représentation, quant à elle, fait obstacle à ce qui semble acceptable et inacceptable. La problématique semble insoluble parce qu’elle ne trouve à ce jour, ni son modèle, ni son intention. La notion de danger se voit alors mal traitée, jeu de mots facile mais incisif pour montrer toute l’importance d’y remédier, et de mettre fin à cette indécision qui perdure. D’autant que la réponse pour « penser le danger » se trouvait à portée de main, à la portée de tous, par une nouvelle approche : les cindyniques.

Apprendre de nos erreurs

À l’échelle des autres sciences, les cindyniques sont très récentes (1987). Cela peut expliquer en partie le fait que ce terme suscite soit un intérêt, soit un désappointement. Il est exact qu’on ne rentre pas facilement dans cette nouvelle science, mais qu’une fois initié, son intérêt s’affirme.

L’analyse cindynique repose naturellement sur la probabilité et la gravité comme indicateurs d’évaluation du danger. Elle apporte surtout un autre éclairage sur le traitement du danger qui ne relève pas seulement des principes de prévention ou précaution, mais que toute intervention humaine en la matière opère soit des effets de réduction de ce danger/risque, soit des effets de création de nouveaux risques/dangers.

Illustration avec le témoignage d’une jeune femme, placée à l’âge de 14 ans suite à des viols répétés par son oncle, qui explique : « Au lieu de m’éloigner de ma mère ou de m'envoyer je ne sais où, on m’a mis dans le collège du quartier où justement j’ai eu ces problèmes. J’étais donc tous les jours confrontée à mon agresseur. J’étais tout le temps fourrée dans le bureau du directeur parce que j’étais insolente envers les professeurs. » Ici, le danger est seulement déplacé et génère de nouveaux risques sous-jacents, qui sont l’exclusion et la déscolarisation, auxquels devront faire face la jeune fille et par conséquent ses éducateurs. La représentation du danger doit aussi s’appuyer sur la perception des risques potentiels, et sur les phénomènes à l’œuvre dans ces situations. 

La vision cindynicienne part du postulat que l’imperceptible n’est pas indescriptible, référence à la pensée complexe d’Edgar Morin et de Jean-Louis Lemoigne : la fatalité et le déterminisme intégrés dans les organisations les empêchent d’étudier les risques alors qu’ils peuvent être réduits, pour peu qu’elles en acceptent l’idée. Et c’est seulement à partir de ces études, à partir d’une meilleure compréhension des événements, que nous pourrons alors apprendre de nos erreurs et renforcer nos succès. Cela passe par une mise en œuvre d’instances de prévention, de gestion des risques (ante et post) et des situations de crise. Parce que face aux dangers, le premier des risques reste celui de la désorganisation du réseau d’acteurs.

Définir un langage commun, une méthodologie partagée

Aujourd’hui, face à la complexité de ces situations, un consensus s’opère pour tenter de définir un référentiel. Néanmoins, cette illusion est bataille perdue si au préalable, nous ne possédons pas un langage commun, une méthodologie partagée. Autour des situations dites à risques, les décideurs (magistrats), les autorités (départements), les opérateurs (services habilités) peuvent s’entendre dans l’intention – de protéger et sécuriser le parcours de l’enfant –, mais peuvent s’éloigner dans la mise en œuvre. Ce que démontrent les indéniables ruptures de parcours.

Le danger résonne sur plusieurs dimensions : celle des faits et de la mémoire du réseau (statistique), celle des règles et des lois (déontologique), celle des valeurs et des convictions (axiologique), celle des finalités et des objectifs (téléologique), et celle des modèles et des connaissances (épistémique). Au cœur de chacune d'elles s’entrevoient des lacunes. Penser ces dimensions, c’est déjà penser le danger dans un système complexe, c’est interroger nos principes d’intervention ensemble sur différents niveaux d’analyse : macro pour les antennes départementales de l’Observatoire national de la protection de l'enfance (ONPE), méso pour les organismes territoriaux et micro pour les acteurs de terrain. À travers le langage des cindyniques s’entrevoit la possibilité de favoriser une culture d’étude des dangers et d’analyse des risques afin de porter des décisions et d’appliquer des actions correctives.

Sensibiliser les professionnels de terrain

Les éducateurs notamment sont confrontés quotidiennement à des situations de danger, de risque, de répétition et de crise, dont l’exemple le plus criant est celui des adolescents « incasables ». D’ailleurs, la réelle dénomination de ce public ne serait-elle pas en définitive, celle d’adolescents « en situation de haut risque et de grand danger » ?

Les professionnels gèrent des oppositions, des violences verbales (menaces, insultes), parfois physiques. Ils jonglent entre addictions, troubles psychiques et de santé, déscolarisation, délits, fugues, isolement, tentatives de suicide, actes d’automutilation, inadaptation sociale… Ils doivent par ailleurs protéger le mineur ou jeune majeur des menaces potentielles, tout en étant dans certaines circonstances, la cible de cette menace. Et il y a le fameux passage à l’acte qui va produire une fin de prise en charge et la discontinuité du parcours. Tous les acteurs s’accorderont sur la prévisibilité de l’incident. Devant cette expectative d’une catastrophe annoncée, les observateurs sont-ils gagnés par l’habitude, l’aveuglement, le déni ou l’espoir, la répétition ou simplement le caractère impromptu de la situation ? S’il peut sembler raisonnable d’être démuni face à un acte de nature imprévisible, a contrario, la prévisibilité peut supposer l’adéquation des réponses en amont.

Nous retrouvons là un travers culturel, une certaine conventionalité qui cherche l’explication d’une mise en danger sous le prisme de l’histoire ou de la psychologisation du sujet, sans tenter de mieux comprendre les phénomènes, les circonstances et les contextes qui ont mené effectivement au danger. Mesurer et écarter un risque, ce n’est pas seulement un principe de convention, de consensus. C’est d’abord être en mesure de repérer la situation source du danger, définir l’individu ou le collectif qui est la cible de la menace, et décrire la nature du danger. Un pas de côté doit s’opérer pour sortir de la seule explication par des déterminants liés à l’histoire personnelle du sujet, la catégorisation des publics, la justification de l’inadéquation des réponses des dispositifs, le besoin d’améliorer la coordination des acteurs, ou encore par la nécessité d’innover et d’inventer d’autres réponses. Il n’est pas question de balayer ces approches, mais d’y apporter celle des cindyniques, en sensibilisant les professionnels à la notion de danger cindynique. En leur permettant de développer une culture de la gestion des risques, d’être attentifs aux réponses et postures éducatives qui réduisent les risques (cindynolitiques) et aux réponses qui en ont créé de nouveaux (cindynogènes), d’accroître les capacités d’observation et de description sur des phénomènes de dangerosité. Nous pourrions même imaginer une réelle spécialisation d’éducateur spécialisé.

C’est à partir de cette proposition que nous pouvons évaluer les risques, les dangers afin de prévoir des actions de prévention, de correction et de gestion dont les cadres de la protection de l’enfance sont les moteurs.

Former les cadres à la science du danger

La formation des travailleurs sociaux amenés à travailler dans le secteur n’aborde pas spécifiquement la problématique du danger, tout au moins sous l’angle de la cindynique. Alors que l’on soit responsable territorial, chef de service ou encore directeur, il nous faut « bricoler » pour évaluer le risque et le danger, en s’appuyant sur le cadre législatif, sur le consensus des besoins fondamentaux, sur le soutien de l’équipe, sur les espaces d’analyse de la pratique professionnelle, ou encore sur le regard des professionnels en charge de la situation qui eux-mêmes s’appuient sur celui du responsable.

Les responsables de service sont concernés par les effets sur les personnels, d’usure, de fatigue, de stress, de répétition, et sont appelés à instaurer des stratégies de gestion des risques. L’aspect managérial est naturellement concerné, mais prend en considération également les politiques sociales, dont le parcours et les besoins des usagers sont les fondements d’aujourd’hui. Ainsi, les cadres se trouvent dans une position paradoxale : préserver leurs équipes et stabiliser le parcours de l’usager. Ils n’ont d’autres choix que de développer les compétences individuelles et collectives, ici précisément sur l’appréhension du danger. Pourtant, à ce jour, les besoins repérés tournent en boucle autour de la création de nouveaux dispositifs et d’une meilleure coordination entre les acteurs du sanitaire, du judiciaire, du médico-social et du social.

La cindynique a le mérite de mettre en lumière deux nouveaux besoins : celui de la formation des professionnels à la science du danger et celui d’une meilleure compréhension des éléments déclencheurs de ces risques. Il est question ici de la cohésion des acteurs, qui doit intégrer l’ensemble des disciplines de l’organisation, maintenir la pluridisciplinarité dans sa spécificité et sa représentativité de chacune des fonctions, tout en œuvrant pour le décloisonnement de ces multiples regards par une manière groupale de penser le danger.

Et ce sont aux responsables des services d’en assumer cette charge. Alors pourquoi ne pas imaginer une nouvelle qualification, celle de cadre cindynicien ? Il serait en charge d’établir une meilleure connaissance des phénomènes des situations de danger et des conduites à risque, d’utiliser le retour d’expérience pour leur traitement, de penser des actions réductrices des risques et de repérer les actions cindynogènes. Il définirait les instances de prévention et de gestion des risques, et développerait les actions thérapeutiques, éducatives et partenariales. Il accompagnerait les professionnels à déterminer les prodromes repérables lors des crises pour définir les postures d’accompagnement et tenter d’éviter les ruptures brutales.

Les situations de danger et de risque sont omniprésentes en protection de l’enfance, mais prennent forme aussi dans d’autres champs du secteur. Si la notion de danger est au final transversale, les organisations peuvent traiter les ambiguïtés vecteurs d’incidents, par l’approche de la cindynique médico-sociale et sociale, basée notamment sur l’étude phénoménologique et expérientielle des situations de danger.

[1] La cindynique (du grec κίνδυνος / kíndunos, danger) regroupe les sciences qui étudient les risques.

Cédric Tijsseling

Carte d’identité       

Nom. Cédric Tijsseling

Parcours. Éducateur (en institut thérapeutique, éducatif et pédagogique – Itep – et maison d’enfants à caractère social – Mecs), chef de service, directeur dans le secteur de la protection de l’enfance.

Fonctions actuelles. Ingénieur social, fondateur du cabinet Sociaal, conférencier et formateur.

Site.www.sociaal.fr

Publié dans le magazine Direction[s] N° 193 - janvier 2021






Ajouter un commentaire
La possibilité de réagir à un article de Direction[s] est réservé aux abonnés  du magazine Direction[s]
Envoyer cette actualité par email :
Email de l'expéditeur (vous)*

Email du destinataire *

Sujet*

Commentaire :

* Champs obligatoires

Le Magazine

N° 202 - octobre 2021
Violences faites aux femmes. Protéger encore
Voir le sommaire

Formation Direction[s]
Offres d'emploi
Les 5 dernières annonces publiées
Maison Départementale de l'Enfance

Chef de service éducatif H/F

Délégation générale Groupe SOS

Directeur·trice d'Antenne de Nanterre pour son dispositif d'intermédiation locative H/F

GROUPE SOS Jeunesse

CHEF/FE DE SERVICE MECS LES TOURELLES H/F

France Terre d'Asile

Directeur Administratif et financier (F/H)

ADPEP 28

DIRECTEUR GENERAL (H/F)


Voir toutes les offres
Agenda
28 octobre 2021, à distance

Innover pour le bien vieillir : quelles alternatives à l'Ehpad ?

3 novembre 2021, à Taissy (Marne)

C’est ma vie, c’est moi qui choisis !

4 au 5 novembre 2021, à Paris

Vous avez l’heure, nous avons le temps…

8 au 10 novembre 2021, à Paris

Santexpo

8 au 10 novembre 2021, à Paris

Santexpo


Voir tous les évènements
Trophée Direction[s] : l'essentiel

Rendez-vous en 2021 pour la prochaine édition

 Voir le palmarès 2019 

Voir le reportage vidéo du lauréat 2019

Sous les hauts patronages de :
Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé,
Sophie Cluzel, secrétaire d'État en charge des personnes handicapées,
Christophe Itier, haut-commissaire à l'Économie sociale et solidaire et à l'Innovation sociale.