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Enquête
Covid-19 : L'effet boomerang

14/10/2020

Depuis la rentrée, les employeurs sociaux et médico-sociaux peinent à recruter des personnels pour appuyer les équipes encore épuisées par la première vague de l’épidémie. Une crise qui vient exacerber les problèmes récurrents d’attractivité que connaît le secteur.

L’Ehpad Camille-Claudel (Villeurbanne) a bénéficié du renfort d’infirmières scolaires et du secteur Petite enfance. © Marc-Édouard Piard/Mairie de Villeurbanne

« Quand les premières grèves ont commencé en 2018 dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), nous disions que nous étions quasiment au bout du bout, se souvient Romain Gizolme, directeur de l’association de directeurs AD-PA. Eh bien, cette fois, nous y sommes. » Arrêts de travail en hausse, démissions, « fuite » des compétences vers des secteurs jugés plus attractifs… Depuis plusieurs semaines, les structures du champ social et médico-social font face à d’importantes tensions sur les ressources humaines (RH), ardues à pallier faute de main-d’œuvre disponible. Des difficultés à boucler les plannings qui pèsent sur la continuité de l’accompagnement, comme sur le climat social. Si la crise atteint même un niveau inédit dans le secteur du grand âge, de mémoire d’agence régionale de santé (ARS), tous les secteurs se préparent à retourner « au front », avec des personnels souvent désabusés.

Moral des troupes en berne

On aurait pu espérer que la trêve estivale permette de relâcher la pression. Raté. « Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu de gestion de l’après, comme cela se fait après un événement traumatique, reprend Romain Gizolme. L’importante tension accumulée n’a pas été évacuée. » Résultat ? Ce sont des personnels épuisés qui ont repris le chemin des établissements et services, lesquels font visiblement de moins en moins rêver. « Davantage d’arrêts de travail, des salariés qui expriment leur envie d’ailleurs..., énumère Dominique Villa, directeur général de l’association d’aide à domicile Aid’Aisne, à Saint-Quentin. Le mois de septembre a été plus délicat à gérer que la période estivale, c’est dire ! Nous qui n’avions plus de soucis de recrutement depuis longtemps, commençons à peiner même sur le siège. »« Dans certains Ehpad adhérents, le taux d’absentéisme, qui touche d’abord les métiers en proximité avec les résidents (aides-soignants, infirmiers…), peut atteindre les 30 %, chiffre Antoine Perrin, directeur général de la fédération d'établissements Fehap. Si tous les secteurs sont touchés, nous sommes surtout préoccupés par la situation des structures de soin et d’accompagnement pour personnes âgées et handicapées. » Handicap compris donc ? « Dans ce secteur, les gestionnaires ont souvent une taille critique plus importante qui leur permet de mobiliser des RH en interne pour les redéployer si nécessaire, nuance Raphaël Glabi, directeur de l’Autonomie de l’ARS Auvergne Rhône-Alpes. C’est un vivier sur lequel ils peuvent compter. »

Très sollicitée aussi pendant la crise, la protection de l’enfance accuse le coup. Au printemps, dans les établissements publics d’Hallouvry, à Chantepie (Ille-et-Vilaine), il a fallu revoir l’organisation pour tenir le choc : en accord avec les syndicats, les équipes ont basculé en tranches de 12 heures pour éviter les brassages et bénéficié de l’appui de collègues venus des structures à l’arrêt. « Cela a été épuisant pour tout le monde, reconnaît le directeur général Jean Pierre Stellittano. Y compris pour les agents des instituts médico-éducatifs, et thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (IME et Itep) qui ont dû se projeter à domicile, faisant preuve d’une grande agilité. » Laquelle a donc laissé des traces, ici aussi.

Deux poids, deux mesures

D’autant que sur le terrain, on n’a toujours pas digéré « l’expression » de la reconnaissance de la Nation à l’issue du confinement. L’épisode de la « prime Covid » [1], que « certains champs ont dû mendier ! » peste un gestionnaire, a été vécu comme un camouflet. « Tout cela a généré du découragement, voire de la colère, rapporte Benjamin Vitel, secrétaire fédéral CFDT Santé sociaux. Aussi, beaucoup se disent que s’il faut y retourner, ce sera sans eux ! » Et après les revalorisations salariales pour les seuls hospitaliers et Ehpad issues du Ségur de la Santé [2], la grogne est à son comble. De quoi compliquer la tâche des managers du public [3]. « Avoir dans un même groupement des établissements où certains bénéficient de ce complément de rémunération et pas les autres, et ce pour des efforts identiques, c’est compliqué !, rapporte Jean-Pierre Stellittano. En outre, avec de tels traitements différenciés, comment travailler les notions de parcours professionnels, d’attractivité, voire de décloisonnement ? »

La situation est tout aussi intenable dans le privé non lucratif, où début octobre rares étaient les Ehpad à avoir perçu les enveloppes promises pour appliquer des augmentations similaires. « Cette revalorisation était essentielle, mais elle ne l’est pas moins pour les professionnels du handicap, du domicile et du social, milite Antoine Perrin. Les déséquilibres créés ajoutent de la difficulté pour les employeurs et de la frustration pour ceux qui exercent le même métier et ont été tout autant mobilisés pendant la crise. » « C’est bien simple, certaines des aides-soignantes s’interrogent sur l’opportunité de rejoindre l’hôpital, témoigne Bertrand Coignec, vice-président de la fédération d'associations de directeurs Fnadepa. Si cela continue, nos organisations vont devenir des forteresses assiégées les unes des autres, et ce ne sera bon pour personne. »

Desserrer l’étau

Quid du champ Accueil, hébergement, insertion (AHI) ? À l’association parisienne Aurore, on se tient prêt. « On a comme un sentiment de déjà-vu, les réflexes étant acquis et les locaux aménagés pour respecter l’intégrité sanitaire des personnels », explique Nicolas Hue, directeur d’activité. Par anticipation, les structures d’information et de suivi « Covid », déclenchées en avril d’abord pour les équipes, avant d’être élargies aux personnes hébergées, ont été réactivées. « Mi-septembre, seuls trois cas Covid avaient été détectés sur la zone Paris centre sud-est, reprend Nicolas Hue. C’est peu, mais on se prépare déjà à de possibles absences, en prévoyant le recours à l’intérim ou à des CDD de remplacement… »

Des renforts qui sont aussi l’obsession des pouvoirs publics, conscients des risques : des services d'aide et d'accompagnement à domicile (Saad) devenus incapables d’honorer tous leurs plans d’aide, des Ehpad qui rechignent à procéder à de nouvelles admissions… Solution privilégiée ? Capitaliser sur les dispositifs existants de mise en relation de volontaires et d’établissements en demande. « Ces plateformes RH n’ont pas toujours les bons profils à disposition, objecte Jean-Pierre Stellittano. Il faudrait une approche plus fine des besoins, car nos organisations n’ont pas le luxe de s’accorder le temps de tuilage habituel. » De quoi justifier la création rapide d’une réserve médico-sociale ?

En attendant, tous les surcoûts RH liés à ces renforts seront couverts, indique le plan de lutte contre l’épidémie publié début octobre pour le médico-social accueillant des publics à risque de forme grave.

Dans les Pays de la Loire, la plateforme régionale s’est adaptée. Après avoir, jusqu’à la fin mai, permis l’affectation de 620 personnes, elle s’est cet été concentrée sur les emplois saisonniers. Avant de franchir un nouveau palier : depuis le 1er octobre, elle propose aux étudiants en santé, comme aux candidats aux concours d’aide-soignant d’assurer des remplacements la nuit et le week-end. L’enjeu pour l’ARS, résume sa responsable du département RH et numérique du système de santé, Anne-Cécile Pichard : « Pouvoir construire des outils au long cours en capitalisant sur les réalisations positives et en se positionnant aussi dans un rôle de facilitatrice et d’appui. »

Autre priorité pour soulager le terrain ? « L’appui du secteur sanitaire est fondamental dans un contexte d’augmentation de la dépendance et de la charge en soins, explique Raphaël Glabi. En Auvergne Rhône-Alpes, outre les équipes mobiles (EM) de soins palliatifs, nous avons des EM d’hygiène, déjà actives avant la crise sanitaire, en mesure d’appuyer les Ehpad en cas de phénomène infectieux (formation du personnel, instauration d’outils de gestion…). Le médico-social peut aussi recourir à l’HAD, à nos astreintes gériatriques remobilisées… » « Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, acquiesce Bertrand Coignec. Mais ce dont nous avons besoin, c’est d’une loi de cadrage budgétaire et d’un vrai cap. »  En ligne de mire ? Le projet de loi Autonomie, maintes fois repoussé…  

Des revalorisations incontournables

« Désormais, le plus compliqué ce n’est pas de savoir comment recruter, mais de retenir ceux qui sont déjà là ! », résume Romain Gizolme. En particulier dans l’aide à domicile, comme l’a bien compris l'Association Assia Réseau UNA, en Bretagne. « Au-delà de l’amélioration des conditions de travail, la réponse passe par la reconnaissance des professionnels, en particulier du domicile que l’on peut considérer comme le paillasson du médico-social », relève le dernier rapport d’orientation de l’organisation. Laquelle a décidé la hausse de la valeur du point (5,50 euros) ainsi que l’instauration, jusqu’à la fin 2021, de primes catégorielles et de tickets repas. Ce sans aucune garantie de financement… « Reste à espérer que l’avenant 43 de revalorisation [4] sera vite agréé sinon, c'est tout le secteur, nous compris, qui mourra à grand feu », prédit le directeur général Ronald Lozachmeur. Nécessaire revalorisation, l’argument revient partout. « Il y a un réel effet ciseau entre le faible niveau de salaires de ces métiers et la grande exigence sociale qui pèse sur ces personnels, analyse Bertrand Coignec. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, nous sommes dans une situation risquée et, en période d’épidémie, le plus grand danger c’est la désertion des troupes. »

[1] Lire Direction[s] n° 188, p. 11

[2] Lire Direction[s] n° 188, p. 9

[3] Lire Direction[s] n° 190, p. 22

[4] Lire Direction[s] n° 188, p. 4

Gladys Lepasteur

« La reconnaissance, un enjeu managérial »

Marc Loriol, directeur de recherche à l'Idhes Paris 1 (CNRS)

« La nouvelle phase épidémique ne sera pas vécue de la même façon par les travailleurs de première ligne qui, au printemps, se sont trouvés sur une ligne de crête émotionnelle : l’assurance de remplir une mission utile, et reconnue comme telle par la Nation, leur a donné la force nécessaire pour assumer des contraintes plus importantes. Aujourd’hui, l’épuisement, voire la lassitude, gagnent du terrain chez ceux qui ont pu espérer un temps que les choses changeraient. En sortir passera notamment par le soutien et la reconnaissance qui leur sont dus. Lesquels doivent s’appuyer sur une forme de démocratie interne jusque dans les établissements, toujours confrontés à des décisions difficiles (en termes de gestion de masques, d’arbitrages entre sécurité sanitaire et maintien des contacts sociaux, d’éthique…) : leurs dirigeants doivent prendre en compte la parole et l’expertise des personnels, afin que les solutions trouvées fassent sens, sans alimenter le sentiment de déconsidération. »

Publié dans le magazine Direction[s] N° 191 - novembre 2020






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