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Entretien avec Patrick Gohet
“  Anticiper le phénomène de l’avancée en âge ”

01/01/2014

Rendu public le 28 novembre dernier, le rapport de la mission sur le vieillissement des personnes handicapées, pilotée par l’inspecteur général des affaires sociales Patrick Gohet, insiste sur la mise en œuvre urgente d’une stratégie nationale sans se contenter d’adapter l’existant. Enjeux majeurs pour le secteur médico-social ? La coopération entre les acteurs et la formation des professionnels.

Pourquoi les pouvoirs publics se sont-ils jusqu’ici si peu saisis de la problématique de l’avancée en âge des personnes handicapées ?

Patrick Gohet. La politique du handicap a presque toujours été à l’initiative des intéressés et de leurs familles et s’est donc déployée au fur et à mesure que les personnes avançaient en âge. Cela explique que, pendant longtemps, peu de choses ont été élaborées à l’échelon national, alors que les initiatives se sont multipliées sur le terrain. Aujourd'hui, la mise en place d’une stratégie globale autour de l’avancée en âge [1] doit être une priorité, d’autant que l’allongement de l’espérance de vie va faire émerger un grand nombre de bénéficiaires. Synonyme d’une perte de capacités survenant, selon les cas, à des âges et sous des formes différentes, elle se caractérise pour les personnes handicapées par deux spécificités fortes : l’accroissement fréquent des handicaps antérieurs et la survenue de nouveaux. Sachons donc anticiper.

En matière d’anticipation justement, quelles doivent être les priorités des structures ?

P. G. L’avancée en âge se traduit par des besoins supplémentaires en matière de compensation ou d’accessibilité, rendant indispensables des changements ou des transformations des lieux de vie. Certaines structures feront elles-mêmes le choix de s’adapter aux besoins de l’âge moyen des usagers, par exemple par une médicalisation accrue. Dans tous les cas, elles doivent organiser très tôt la prise en compte du phénomène dans les projets individuels comme dans ceux d’établissements, après qu’il ait été inclus dans les plans de compensation personnalisés par les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH). Le vieillissement des usagers doit également devenir l’un des aspects majeurs du réexamen régulier des situations. Pour ce faire, celui des outils d’évaluation (guide d'évaluation des besoins de compensation des personnes handicapées – Geva, groupes iso-ressources – GIR…) est indispensable : il est temps d’en compléter les déterminants pour ne pas se focaliser uniquement sur les incapacités de la personne, mais aussi sur ses capacités résiduelles comme sur celles dites de substitution. Anticiper permettra d’éviter la perpétuation d’un accueil dans un lieu de moins en moins adapté, et donc les ruptures de parcours.

Peut-on pour autant se contenter d’adapter l’existant, en s’exposant à des effets du type « amendement Creton » [2] ?

P. G. Non, la société ne pourra s’en satisfaire. Il lui faudra créer des solutions adaptées chaque fois que cela sera nécessaire. C’est une question de volonté et de choix politiques. Si une structure n’est plus pertinente parce qu’elle a vocation à prendre en charge des gens plus jeunes par exemple, alors une transition vers un autre type d’accueil devra être préparée. Cela suppose une coopération étroite entre les agences régionales de santé (ARS), les conseils généraux et les organisations gestionnaires. Or, sur le plan de son organisation sanitaire, médico-sociale et sociale, notre pays souffre d’un défaut de savoir-faire en la matière. Une dimension méthodologie de la « relation interprofessionnelle » doit donc être introduite dans les formations initiale et continue. Il faut sans cesse le rappeler : le système n’existe pas d’abord pour les prestataires mais pour les usagers-citoyens, qui constituent une population fragile, confrontée à une offre éclatée et à la lourdeur des procédures. Il est temps de mettre de l’ordre dans tout cela.

La formation des professionnels est-elle à la hauteur des enjeux ? 

P. G. Insuffisamment. Le secteur doit profondément se renouveler, grâce notamment à une sensibilisation à la conduite de changement dans le cadre de la formation continue. Il ne s’agit pas de jeter aux orties les acquis antérieurs, mais de les adapter concrètement. La doctrine et la formation n’ont pas encore suffisamment assimilé les paradigmes de la loi du 11 février 2005. La culture actuelle de l’éducatif doit par exemple être intégrée dans celle de l’accompagnement. Enfin, les formations d’équipe sur sites doivent être privilégiées et faire une place aux personnes handicapées pour qu’elles deviennent elles-mêmes des experts ou qu’elles témoignent de la conformité des enseignements avec les besoins. C’est encore plus vrai concernant les intervenants du domicile, lieu où la majorité des personnes aspirent à vieillir. La connaissance de la réalité du handicap dans sa diversité est à inclure dans les apprentissages. Ces acquis bénéficieront à l’ensemble de la population valide, qui en vieillissant est exposée à la survenue d’une certaine limitation de ses capacités. Soulignons enfin que le rapprochement des différents types de services à domicile, créés au fil de l’eau, doit être encouragé, surtout dans un tel contexte économique et financier.

Pourquoi la question du financement est-elle singulièrement absente de vos conclusions ?

P. G. Le phénomène ne fait pas l’objet d’une approche statistique, épidémiologique et sociologique suffisante, ce qui explique que nous n’avons pas disposé d’éléments nous permettant d’entrer dans le détail des coûts. Le sujet doit donc en urgence être inclus dans les enquêtes populationnelles. Outre la constitution d’un comité de suivi et d’appui, nous avons plaidé pour que des points réguliers soient faits devant le Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH), la Conférence nationale de santé (CNS), voire le Comité national des retraités et personnes âgées (CNRPA), éventuellement réunis pour qu’ils puissent disposer d’une analyse fine de la réalité, en fonction des objectifs que l’État se sera assigné avec les collectivités territoriales et les associations.

La mise en place d’une politique globale de l’autonomie, symbolisée par les maisons de l’autonomie (MDA), est-elle plus que jamais d’actualité ?

P. G. Il n’y a pas d’ambiguïté : se pencher sur la situation des personnes handicapées qui du fait de l’avancée en âge perdent des capacités, revient à aborder la problématique de l’autonomie. Tout d’abord, elle comporte des spécificités fortes à préserver, qu’elle soit liée à une déficience innée, acquise ou au vieillissement, mais dans le même temps elle peut relever d’une même préoccupation, celle de la réponse globale. Ce n’est évidemment pas sans conséquence institutionnelle. Pour des raisons de mutualisation de moyens et  d’égalité de traitement, un processus systémique de rapprochement, et non de confusion ou d’amalgame, se met progressivement en place, en particulier du fait que la question de l’avancée en âge et celle du handicap sont toutes deux confiées à la même collectivité. Si on veut une société qui ne soit ni stigmatisante ni discriminante, des éléments facilitant l’unité doivent être élaborés. Évidemment, on s’interroge, car le statut des personnes handicapées est beaucoup plus généreux que celui des personnes âgées. La crainte d’un rapprochement au profit de la situation la meilleure peut pousser au statu quo. Mais cette unité est d’autant plus nécessaire que nous vivons une mutation fondamentale. Avec raison, nos concitoyens handicapés n’accepteront aucun recul sur les acquis de la loi de 2005. L’exercice est certes difficile, mais il doit être anticipé par une réflexion collective.

[1] Elle repose sur quatre axes : anticipation du phénomène, prévention des effets de l’avancée en âge, repérage de l’apparition de certaines formes de fragilité et accompagnement.

[2] Il permet le maintien, dans l’attente d’une solution adaptée, de jeunes handicapés de plus de 20 ans dans les établissements pour mineurs.

propos recueillis par Gladys Lepasteur

Carte d'identité

Nom. Gohet

Prénom. Patrick

Parcours. Directeur général adjoint (1981-1987) puis directeur général (1987-2002) de l’Union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis (Unapei), délégué interministériel aux personnes handicapées (2002-2009), président du CNCPH (2009-2012)

Fonction actuelle. Inspecteur général des affaires sociales

Publié dans le magazine Direction[s] N° 116 - janvier 2014






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