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Entretien avec Denis Merklen
“ Le collectif populaire peine à se construire ”

28/04/2017

Il est temps de tenir compte des formes de mobilisation des classes populaires, socles d’un possible renouveau de la société, assure le sociologue Denis Merklen. Tournant la page d'un nostalgique âge d’or de la classe ouvrière unifiée, il livre des clés pour appréhender la réalité de ces catégories sociales trop peu visibles, qui sont traversées par de nombreuses lignes de fracture.

Denis Merklen © Damien Grenon

En cette période électorale, les classes populaires sont souvent l'objet de discours politiques et médiatiques. De qui parle-t-on ?

Denis Merklen. Jusqu’aux années 1980, on parlait d’elles pour désigner essentiellement les ouvriers et les employés. Puis, on a cessé de les invoquer, car on a beaucoup cru à une « moyennisation » de la société, comme si tout le monde appartenait aux classes moyennes suite à l’amélioration de la qualité de vie et à massification de la consommation. L’émergence d’une « nouvelle question sociale » avec le retour de la pauvreté et surtout du chômage de masse a mis fin à cette illusion. Plus récemment, le phénomène des banlieues, qui a donné une expression aux quartiers populaires, et l’émergence du Front national (FN) les a replacées sur le devant de la scène médiatique. Reste que le « populaire » est perçu uniquement comme une condition négative, dont il faudrait extraire un maximum d’individus souffrant de nombreux maux (précarité, chômage, dépolitisation…). Il n’y a quasiment pas de discours politique pour dire ce que les classes populaires pourraient incarner en termes d’avenir, comme cela a déjà été le cas. Il est temps de les penser en ce qu’elles sont faites de forces sociales et non exclusivement comme frappées de problèmes à résoudre. Une chose est sûre : elles ne peuvent être appréhendées par le seul comptage de catégories de l’Insee, mais doivent l’être aussi sous un angle historique, marqué par la montée puis le déclin de la classe ouvrière.

Seraient-elles donc ce qui reste de cette classe ouvrière, une fois sa conscience militante perdue ? 

D. M. En quelque sorte. Mais le « populaire » a toujours été caractérisé par une hétérogénéité de groupes et de conditions. Y compris à la belle époque de la classe ouvrière, où un groupe moteur – celui des ouvriers – est parvenu à fédérer l’ensemble des autres catégories formant alors les classes populaires. Et elle y est arrivée en réussissant à organiser les difficultés rencontrées par les individus autour d’une question sociale principale : celle du salariat et de l’organisation d’un État social. Les autres problèmes (de genre, de racisme, d’autoritarisme…) ont dû attendre. Aujourd’hui, nous sommes de nouveau dans une situation comparable à la période précédant cette hégémonie ouvrière : toute une myriade de conflits distingue les différents groupes sociaux qui appartiennent à ce que nous appelons les classes populaires, et les sépare des autres.

Il y a donc des conflits spécifiques qui les traversent ? 

D. M. En effet. Du temps de son hégémonie, la classe ouvrière s’est, pour sa part, construite par confrontation à un adversaire unique, identifié à tort ou à raison comme étant la bourgeoisie ou le patronat. Cela lui a donné une unité de lutte et d’organisation. Aujourd’hui, les classes populaires développent leur conflictualité sur plusieurs fronts. D’abord, celui du travail qui, même s’il est devenu plus problématique qu’intégrateur, reste le grand organisateur de la question sociale. Ensuite, face à l’État social. C’est avec lui et ses institutions que les catégories populaires doivent discuter ou négocier pour résoudre l’essentiel des problèmes quotidiens qu’elles rencontrent, en matière d’école, de services publics, de santé, de logement… La réalité des conflits qui traversent l’espace populaire est donc devenue multiple. Or, la capacité à se construire autour d’un « nous » dépend pour beaucoup de la possibilité d’instituer un « autre » en face que l’on identifie comme le responsable de la situation ou comme celui qui en tire profit. Certains ont certes tenté d’en désigner (la finance, les politiques, l’Europe, la presse…), mais même cet univers d’adversaires paraît éclaté. Il manque aux classes populaires une théorie sociale leur donnant la possibilité de se réunir et de reconnaître que toutes ces formes de souffrance leur sont communes. Une telle organisation collective permettrait de construire une grille de lecture pour interpréter le monde et leur donner une cohésion de groupe.

Faut-il comprendre que la grille de lecture des rapports sociaux qu’a longtemps constitué la lutte des classes n’est plus pertinente ?

D. M. Avant, les classes populaires se considéraient comme faisant partie d’un « nous » (les travailleurs, les salariés). Aujourd’hui, elles ne se reconnaissent plus dans une identité commune. Il suffit par exemple de penser à ce qui se passe dans les banlieues : les catégories les plus mobilisées qui émergent dans les territoires des cités ne se sentent pas ou peu inclues dans une communauté de sentiments ou de priorités avec d’autres qui pourtant partagent les mêmes difficultés. Or, l’un des grands organisateurs de la question sociale actuelle – de la lutte des classes en réalité – se nomme aujourd’hui la précarité. Elle peut revêtir des formes multiples et recouvrir des réalités différentes : précarité dans le logement, face à la santé, à l’emploi, dans l’éducation, au travail… C’est le propre d’un système social qui, après être parvenu à un degré d’intégration jusqu’alors inédit, se délite et donne lieu, non pas à de l’exclusion franche, mais à des situations de précarisation qui conduisent, depuis près de 30 ans, les individus à se penser différents les uns des autres. L’intégration républicaine s’effrite et une conflictualité de type « classes sociales » réémerge. Cette condition commune ne suffit toutefois pas à faire un projet collectif.

Que s’est-il passé pour que ces individus, un temps fédérés, n’envisagent plus une communauté de destin ?

D. M. Deux importants mouvements se sont succédé. D’abord, la généralisation du salariat, qui a longtemps été l’exclusivité des ouvriers et des travailleurs manuels.  Cette « désouvriérisation » du salariat a certes intégré ces derniers dans une citoyenneté sociale commune à d’autres groupes sociaux, mais elle a été suivie d’une autre évolution : la précarisation croissante de ce même salariat. Outre la montée du chômage et la difficulté à s’insérer dans le monde du travail, le développement de contrats précaires, qui maintiennent les individus dans un système bien moins intégrateur qu’avant, a compliqué la donne. Leur incapacité à se sentir « portés vers l’avenir » a rendu épars tous ces groupes. Et a conduit à décliner au pluriel (« les » classes populaires) ce qui jusque-là pouvait l’être au singulier (« la » classe ouvrière). Dans ce cadre, promouvoir la « flexibilisation » du contrat de travail ou la réduction de la protection sociale ne pourra qu’aggraver la situation, même en cas de baisse du chômage.

Quelles divisions se dessinent en leur sein ?

D. M. Elles sont multiples. L’une des plus importantes est celle qui distingue en matière d’emploi les stables, placés dans une situation d’intégration, des précaires qui cumulent les temps partiels, le travail par intermittence, voire au noir. La question de l’éducation, qui désormais ne garantit plus aux familles un passeport vers un emploi stable, est aussi un problème central. Autre ligne de fracture, déjà citée : celle ressentie au sein des banlieues, marquées notamment par une surdétermination raciale. Le territoire étant devenu un espace d’organisation sociale, les « pavillonnaires » se jugent différents des habitants des grands ensembles. Ce sentiment est d’ailleurs aussi perceptible entre ceux vivant en périphérie des grandes agglomérations et ceux résidant dans les villes petites ou moyennes, où se trouve pourtant une forte proportion de classes populaires. Enfin, reste un dernier clivage important, politique cette fois : celui qui est porté par le FN.  Même s’il n’y a pas de correspondance automatique entre le vote frontiste et le niveau de diplômes ou de précarité, la stratégie de ce parti est de construire un agrégat puissant sur la base de divisions érigées entre des segments des classes populaires.

Tous ces éléments entravent-ils la constitution d’un collectif populaire ?

D. M. Ils le rendent plus difficile. Pendant longtemps, on a cru que la « classe » pesait trop pour que l’individualisme puisse s’exprimer. Il ne fait plus de doute aujourd’hui que les classes populaires, peuplées d’individus désireux de se projeter en tant que tels vers l’avenir, sont aussi puissamment traversées par l’individualisme que le reste de la société. Si cette évolution comporte des bénéfices, elle a aussi des effets négatifs. Les trop grandes injonctions à l’autonomie émises par les institutions et par l’État ont un effet atomisateur sur les gens. Le chômeur, le discriminé, le précaire… tous se trouvent renvoyés vers eux-mêmes pour s’en sortir. Dans un contexte de régression sociale, ces injonctions à la responsabilité ne font que les culpabiliser et générer des situations d’angoisse et de violences. Autre écueil ? La revendication de la singularité de chacun, comme condition sociale universelle, complique la possibilité de se penser l’égal des autres. Au lieu d’avancer ensemble vers un espace de réunion et de socialisation, la méfiance vis-à-vis de son voisin, voire à l’intérieur même des familles, se généralise.

Pourtant, ces individus sont loin d’être passifs. Où déceler les germes de leur capacité de mobilisation ?

D. M. Par comparaison avec le temps de la classe ouvrière unifiée, on a eu trop tendance à penser que ces catégories se dépolitisaient. Mais on ne peut pas regarder le présent comme s’il lui manquait quelque chose par rapport à un « avant » perçu comme glorieux. D’autres phénomènes ont émergé : l’abstention, le vote FN, les émeutes des banlieues… sont autant de nouvelles formes de conscience et d’expression. Prenons l’exemple des récentes mobilisations contre les violences policières. Elles qui ciblent traditionnellement les jeunes hommes de banlieue ont aussi été dénoncées lors des manifestations autour de la loi Travail. Il y a là des gens qui se parlent, s’écoutent, font des diagnostics, s’expriment artistiquement… pour poser des limites à ces dérives. Il est temps d’en finir avec ce regard nostalgique et prendre au sérieux ces formes de « politicité » populaire, même si elles ne portent pas un projet sociétal ou d’émancipation. Ce que nous devons observer, espérer et ce à quoi nous devons travailler maintenant, c’est à l’émergence de mouvements sociaux et de formes de collectifs, susceptibles de proposer un renouveau de notre société. 

 

Propos recueillis par Gladys Lepasteur. Photos : Damien Grenon

Carte d'identité

Nom. Denis Merklen

Formation. Thèse de sociologie, sous la direction de Robert Castel (avec qui il a partagé son séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales – EHESS – jusqu’en 2013)

Fonctions actuelles. Professeur à l’université Paris 3 Sorbonne nouvelle. Membre de l'Institut des hautes études sur l'Amérique latine (IHEAL).

Publications. « En quête des classes populaires. Un essai politique », avec S. Beroud, P. Bouffartigue et H. Eckert, éd. La Dispute, 2017 ; « Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? », Presses de l’ENSSIB, 2013 ; « Quartiers populaires, quartiers politiques », éd. La Dispute, 2009

Publié dans le magazine Direction[s] N° 153 - mai 2017






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