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Entretien avec Michel Fize
"Une jeunesse en quête de reconnaissance"

27/10/2016

Spécialiste de l’adolescence, Michel Fize dresse le portrait d’une jeunesse de plus en plus massivement confrontée à l’exclusion. Des jeunes « abandonnés », certains se laissant tenter par des mouvements radicaux, djihadiste comme frontiste. Face à ce qui est, estime le sociologue, une manifestation d’un malaise générationnel, il est temps de s’attaquer à leurs difficultés. Et de les reconnaître comme citoyens à part entière.

Michel Fize © William Parra pour Direction[s]

Votre dernier ouvrage s’attelle à deux formes de radicalisation de la jeunesse. Quelles sont-elles ?

Michel Fize. Il y a, bien sûr, un phénomène récent de radicalisation religieuse de certains jeunes vers le djihadisme. Mais on observe aussi une forte progression de la radicalisation politique vers l’extrême droite. Ainsi, si les jeunes restent majoritairement abstentionnistes au moment du scrutin, plus de 30 % des votants donnent leur bulletin au Front national. 

Il existe aussi une troisième forme de radicalité de la jeunesse, plus traditionnelle, vers l’extrême gauche. Elle s’est manifestée dans le mouvement Nuit debout : pas de chef, de hiérarchie, de porte-parole, de structuration… Toute la panoplie anarchiste y était ! Mais cette forme de mobilisation touche d’autres catégories de jeunes, plus favorisés.

Quels sont alors les points communs entre jeunes frontistes et djihadistes ?

M. F. Dans les deux cas, nous sommes face à une population le plus souvent modeste, voire très modeste, et qui rencontre des difficultés scolaires, professionnelles (ils sont sans travail ou faiblement représentés dans les métiers d’un certain niveau de qualification et de rémunération), de logement, etc. Certains d’entre eux souffrent en prime de discrimination. 

Il s’agit donc des jeunes qui sont le plus massivement au ban de notre société, en situation ou en voie d’exclusion, laissés à l’abandon. Ils en veulent à une société qui ne les intègre pas, qui ne leur donne pas une vision d’avenir et qui les laisse « dans la galère ».

En quoi le djihad ou le FN répondent-ils à leurs aspirations ?

M. F. À ces jeunes abandonnés, en pénurie de dialogue avec les adultes, souffrant d’un sentiment d’isolement, qui bien souvent n’est pas qu’un sentiment, le djihad comme le FN apportent une idéologie « clés en main », leur assènent une morale simple, voire simpliste, manichéenne, et leur promettent du travail, du pouvoir ou le paradis… Bref, que ça ira mieux. Surtout, on leur donne un rôle à jouer. Au FN, ils ne sont pas que des colleurs d’affiches. Du côté du djihad, on leur promet la gloire des soldats martyrs.

Face à cette radicalisation, notamment djihadiste, les professionnels sont-ils outillés ?

M. F. Non, et le nombre de formations qui se développent aujourd’hui en est la preuve. La prévention du risque radical prend donc tout son sens, en proximité, que ce soit la police, le travail social de rue et la prévention spécialisée. Sans oublier les moyens pour la justice. La Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) en particulier est insuffisamment reconnue et dotée pour ce travail de proximité avec des jeunes qui sont aussi en danger. Cette institution, dont le projet politique l’a porté, au mieux, à équilibrer prévention et répression, devrait affirmer le premier registre.

Les mesures prises en réponse sont-elles adaptées ?

M. F. Clairement non ! Ce sont de micro réponses et de surcroît, imparfaites. Espérer déradicaliser en prison ou dans ces centres spécialisés, c’est se leurrer. On sait comment toute structure a une capacité adaptative, en créant des « jeux de rôle ». D’autre part, chez ces individus, la conviction du bien-fondé de leur cause est telle que quelques semaines ou mois de « lavage de cerveau légal » ne renverseront pas les esprits. 

La réponse doit donc être sociale, économique et éducative, le tout mis en scène par le politique. Il s’agit de s’attaquer frontalement à l’échec scolaire, au chômage des jeunes, à leurs problèmes de vie au quotidien. Sans oublier de réactiver les politiques de lutte contre les discriminations, mises sous l’éteignoir ces dernières années. L’ambition de notre société pour sa jeunesse dans son ensemble doit être de lui permettre une vie « normale » : réussir à l’école, avoir un emploi, fonder une famille, rêver d’un destin. 

Cette radicalisation exprime donc le malaise de toute une génération. Une situation inédite dans l’histoire ? 

M. F. L’entre-deux-guerres mondiales, avec la crise de 1929, a vu une forte poussée du chômage des jeunes. La différence aujourd’hui est que cela fait 43 ans que la crise dure ! Depuis le premier choc pétrolier, la jeunesse glisse lentement, mais sûrement, dans des situations d’exclusion plus fortes. 24 % de la population active juvénile est au chômage. Elle fait face à des difficultés d’accès au logement, aux soins, etc. Y compris les étudiants qui représentaient dans les années 1960 les jeunes favorisés. La particularité actuellement, c’est la massification de leur exclusion.

Selon vous, cette exclusion qui s’est intensifiée est un construit social ancien. C’est-à-dire ?

M. F.  De tout temps, on a construit une échelle des âges, jusqu’à l’âge d’or : l’âge adulte. Il s’agit d’une échelle de bizutage, s’appuyant sur des représentations négatives de la jeunesse : « fainéants », « irresponsables », « irrespectueux »… En réalité, il s’agit d’un enjeu de pouvoir pour les adultes : c’est nous ou eux ! Ces derniers doivent donc apprendre, attendre, accepter les emplois aux plus bas salaires, pour grimper progressivement, à l’ancienneté. Le critère exigé de l’expérience pour décrocher un emploi le prouve. On pourrait tout aussi bien valoriser les compétences, les capacités (de travailler en équipe, d’avoir une bonne expression…) et les qualités (la détermination…). Et décider qu’il est plus logique de gagner plus d’argent lorsqu’on est performant, en forme, et moins après. Ce n’est donc pas une fatalité ! 

Avec des effets plus désastreux aujourd’hui ?

M. F.  Autrefois, les rites de passage (service militaire, premier emploi, fiançailles, mariage, premier enfant, etc.) faisaient patienter les jeunes. Ils savaient que le moment d’être installé dans la vie sociale arriverait. Évidemment, chacun restait le plus souvent dans sa classe sociale, sur son rail. Mais chacun en avait un. Aujourd’hui, on dit toujours aux jeunes de faire preuve de patience, mais plus longtemps, et pour un résultat qui n’est plus assuré. La jeunesse doit se bricoler son entrée dans la vie active. Je la trouve très courageuse.

Emplois d’avenir, garantie jeunes… c'était pourtant le fil rouge du quinquennat ?

M. F. C’était déjà une révolution de l’afficher comme une priorité nationale. Mais il n’était pas difficile de penser qu’on allait vers un échec, et que la situation en 2017 ne sera pas mieux qu’en 2012. Car on reste dans du correctif, et de l’émiettage, qui n’est pas performant. La Cour des comptes vient de le rappeler concernant les dispositifs de soutien à l’emploi [1]. Toutes ces mesures techniques ne font pas un projet.

Contrairement aux idées reçues, la jeunesse n’est pas désengagée. Quels enseignements du mouvement Nuit debout ?

M. F. En effet, le mouvement Nuit debout a tordu le cou à l’idée d’une dépolitisation de la jeunesse. Il est aussi le révélateur d’une autre façon d’appréhender la vie politique et le pouvoir, de faire décision. Les jeunes s’engagent ainsi pour des causes ponctuelles dont ils voient les résultats (comme les adultes d’ailleurs), dans des logiques qui ne sont pas celles du pouvoir mais d’égalité de proposition.

Reste que sous cette forme le mouvement était condamné. Mais si l’événement a disparu, l’esprit participatif demeure. Désormais, il faudrait que les différentes branches de la jeunesse puissent se retrouver dans une cause commune. Et ils en ont une : la lutte contre le chômage. Malheureusement, ils n’ont pas conscience de leur possible unité. Dans notre société individualiste, où chacun est confronté à des crises personnelles fortes, ils doivent déjà travailler à leur autonomie.

Comment satisfaire leur besoin de sens et d’engagement ?

M. F. La meilleure réponse est l’éducation, morale et civique. Il s’agit aussi de faire une vraie place aux jeunes. Pourquoi ne pas abaisser l’âge du droit de vote à 16 ans ? Les mettre en position d’être élus, d’exercer des responsabilités et les former pour cela ? Ce serait efficace en termes de reconnaissance, car les jeunes en manquent au moins autant, si ce n’est plus, que d’emploi.

 

[1] « L’accès des jeunes à l’emploi : construire des parcours, adapter les aides », rapport de la Cour des comptes, octobre 2016, à consulter sur www.ccomptes.fr

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photos : William Parra pour Direction[s]

Carte d’identité

Nom. Michel Fize

Formation. Doctorat d’État en droit

Parcours. Maire adjoint chargé de la jeunesse et des sports de Michery (Yonne) de 1995 à 2001, conseiller technique au cabinet de la ministre de la Jeunesse et des Sports de 1997 à 1998, délégué national à la Jeunesse, délégué national à la Justice, à la Sécurité et aux Libertés au Mouvement des progressistes de 2009 à 2016, sociologue chercheur au CNRS de 1983 à 2016.

Fonctions actuelles.  Retraité, auteur, notamment, en 2016 de « Djihad ou FN. Radicalisation de la jeunesse, la montée des extrêmes » (éd. Eyrolles) et de « Jeunesses à l’abandon, la construction universelle d’une exclusion sociale » (éd. Mimésis).

Publié dans le magazine Direction[s] N° 147 - novembre 2016






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