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Entretien avec Danielle Bousquet
« Les femmes précaires passent sous les radars »

01/09/2017

Le 7 juillet, le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a remis à la secrétaire d'État Marlène Schiappa un rapport consacré à la santé des femmes précaires. Sa présidente, Danielle Bousquet, détaille ses préconisations pour répondre aux problématiques spécifiques de ces femmes qui cumulent souvent les difficultés au quotidien.

Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. © William Parra

Pourquoi avoir consacré un rapport spécifique à la situation sanitaire des femmes précaires [1] ?

Danielle Bousquet. Les problématiques de santé des femmes en situation de précarité tiennent à la fois à des inégalités sociales de santé et à des spécificités liées au genre. Et ces facteurs de discrimination ne s’ajoutent pas, mais se conjuguent. Être une femme, c’est déjà avoir un accès moindre aux soins et à la santé. Même chose pour les personnes précaires. Mais être femme et précaire, c’est multiplier les effets de ces handicaps.

D’autant que les femmes constituent la majorité de ces publics, représentant 53 % des personnes pauvres, 57 % des bénéficiaires du RSA ou encore 73 % des travailleurs pauvres. Rappelons aussi que 15 % des mères seules sont au chômage et 30 % vivent sous le seuil de pauvreté.

En quoi le genre joue-t-il, et de quelle manière la précarité accentue-t-elle le phénomène ?

D. B. Les femmes représentent deux tiers des personnes qui, dans les douze derniers mois, ont reporté ou renoncé à des soins. Première raison ? Le quotidien est une course permanente dans laquelle leur santé passe en dernier : après leurs enfants, leur compagnon, les responsabilités domestiques (qui reposent encore à 80 % sur elles) ou encore la gestion des tâches administratives du ménage. C’est d’autant plus vrai pour celles qui jonglent avec des horaires décalés, entre deux temps partiels, un planning fragmenté et des temps importants de transport. Autres explications, les dépassements d’honoraires ou les délais d’attente trop importants du médecin, voire les discriminations et refus de soins pour certaines. En outre, elles ne sollicitent pas toujours les aides, jugées trop complexes faute d’une information suffisante : un tiers des bénéficiaires potentiels de la CMU-C, qui sont majoritairement des femmes, ne la demandent pas. Pour ces femmes hors radar, le quotidien est une bataille sans pause, elles tiennent à un fil, dans une grande insécurité. Un pépin de santé peut vite les entraîner dans d'importantes difficultés.

La précarité a-t-elle aussi des impacts sur leur santé ? 

D. B. Tout à fait. Un tiers des femmes des ménages touchant moins de 2000 euros par mois n’ont pas fait de frottis depuis trois ans ou plus, alors que c’est un moyen de dépistage simple et précoce du cancer du col de l’utérus. Elles ont dix points de plus de risques de mortalité que dans un ménage qui touche entre 2000 et 4000 euros mensuels. Concernant les maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité des femmes (42 % de leurs décès), l’infarctus est fatal pour 55 % d’entre elles contre 43 % des hommes. Au sein d’un système médical androcentré, les symptômes féminins qui diffèrent de ceux des hommes sont mal connus. Leur prise en charge est donc plus tardive. Et chez les femmes des catégories socioprofessionnelles les plus défavorisées, qui vont moins chez le médecin et qui cumulent d’autres surfacteurs de risques (anxiété, tabac, alcool, mauvaise alimentation ou hygiène de vie, conditions de logement dégradé…), la mortalité prématurée liée à des maladies cérébro-cardiovasculaires est trois fois supérieure à celle des cadres et professions intermédiaires.

La précarité génère également de l’anxiété : c’est la peur permanente du lendemain et de réussir à joindre les deux bouts, l’incertitude quant au renouvellement d’un CDD, l’instabilité des horaires. C’est encore la précarité du lien social et relationnel : le fait de ne pas bénéficier d’un tissu social, familial soutenant.

Les conditions de travail sont-elles aussi un facteur de risques important ?  

D. B. Les femmes  occupent 60 % des emplois non qualifiés et 82 % de ceux à temps partiels.  Depuis 15 ans, leurs maladies professionnelles, accidents de travail et de trajet sont en forte augmentation, en particulier dans des secteurs comme la santé, le nettoyage et le travail temporaire. Les conditions de travail des femmes précaires, notamment dans le secteur tertiaire, avec des horaires fractionnés (assistantes maternelles, aides à domicile…) sont pénibles et stressantes. Et les exposent à des risques, psychosociaux notamment.

Or, ces enjeux sont encore trop souvent absents des dispositifs de prévention et de compensation de la pénibilité. Les trois quarts des personnes qui ont cumulé au moins un point sur leur compte prévention pénibilité sont des hommes. Car les femmes échappent aux critères de pénibilité, définis par rapport au travail masculin. Elles passent donc à travers les mailles du filet en dépit de conditions de travail très dures.

Quelles réponses apporter ?

D. B. Il s’agit d’une urgence de santé publique et de solidarité. Les 21 recommandations du HCE s’articulent autour de trois axes. Le premier consiste en une meilleure évaluation et prise en compte du caractère usant et pénible des postes majoritairement occupés par des femmes en situation de précarité. Deuxièmement, il s’agit d’adapter l’offre de soins aux rythmes et contraintes de vie de ces femmes, avec des consultations sur des créneaux horaires plus étendus et sans rendez-vous. Le tout avec un accompagnement pour les aider à connaître et faire valoir leurs droits. Dans un souci de simplification, nous proposons la fusion de la CMU-C, de l’aide médicale de l'État (AME) et de celle à la complémentaire santé (ACS), avec pour cette dernière un accès automatique pour les bénéficiaires du RSA socle. Cela nécessite aussi de mieux former les professionnels de santé à leur accueil, au dépistage systématique des violences dans le cadre familial ou professionnel et aux symptômes spécifiques aux femmes pour certaines pathologies, cardiaques par exemple. Le Haut Conseil appelle donc à une politique volontariste de lutte contre les inégalités de santé qui tienne compte des inégalités de sexe, et encourage le développement de dispositifs spécifiques. Les plans régionaux de santé (PRS) doivent donc intégrer la question du genre.

La loi du 13 avril 2016 a instauré un parcours de sortie de la prostitution et d’insertion sociale et professionnelle réalisé par des associations agréées. Où en est-on ?

D. B. Il est trop tôt pour faire un premier bilan. Les textes d’application sont sortis, par exemple ceux sur les commissions départementales qui doivent procéder à l’agrément des associations, sur l’aide financière à l’insertion sociale et professionnelle (Afis) ou encore le référentiel de réduction des risques. Le dispositif est en cours de déploiement et les associations sont dans les starting blocks. Mais toutes les commissions ne sont pas encore installées. Et on ne sait pas encore combien de personnes prostituées vont s’en saisir.

Vous rendrez fin 2017 un opus sur la mise en œuvre de dispositions de la loi Asile. Quelles premières conclusions ? 

D. B. Cette réforme de juillet 2015 a introduit des mesures spécifiques pour examiner et prendre en compte les situations de vulnérabilité des demandeurs d’asile : mineurs, femmes enceintes, personnes handicapées, victimes de mutilations sexuelles, de la traite et de tout acte de torture et de violences physiques et psychiques. Deux ans après, il semble que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) se soit attaché à prendre en compte la vulnérabilité des demandeurs d’asile, avec un accent particulier sur les femmes via des garanties de procédure (deuxième audition si besoin, officière et interprète femmes comme interlocutrice des demandeuses…). L’Ofpra indiquait que début 2017 plus de 5000 fillettes à risque de mutilation sexuelle étaient placées sous sa protection. 

Du côté de l’Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), il semble qu’il n’ait pas encore développé tous les outils nécessaires à l’identification des vulnérabilités. Avec des répercussions sur les délais de mise à l’abri des demandeuses d’asile. Nous plaidons donc pour que l’Ofii fasse un effort accru dans la mesure où il y a urgence.

 

[1] « La santé et l’accès aux soins ne doivent plus être un luxe pour les femmes en situation de précarité », rapport du HCE, à télécharger sur www.haut-conseil-egalite.gouv.fr

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photo : Wiliam Parra

Carte d’identité

Nom. Danielle Bousquet

Formation. HEC Paris

Parcours. Directrice commerciale dans une PME, cheffe d’établissement dans l’Éducation nationale, députée des Côtes-d’Armor (1997-2012), vice-présidente de l’Assemblée nationale (2009-2010), de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes de l’Assemblée nationale (2002-2012), présidente de la mission d’information parlementaire sur la prostitution en France (2011), coauteure de la loi contre les violences faites aux femmes du 9 juillet 2010, rapporteure des lois sur l’IVG (2001) et sur la pilule du lendemain (2000).

Fonctions actuelles. Présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 156 - septembre 2017






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