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Tribune
« Le médico-social doit investir la recherche »

01/07/2021

Le développement de la recherche dans les structures médico-sociales est une formidable opportunité pour trouver des solutions aux difficultés rencontrées par les professionnels comme par les résidents. Pour se faire, une démarche collective s’appuyant sur l’expertise, les connaissances et compétences de chacun est à activer, prône Abéline Moreau, directrice de l’innovation, afin de lever les freins potentiels.

Dans leur volonté d'accroître leurs connaissances, de trouver des solutions souvent innovantes pour faire face aux difficultés, les humains ont toujours utilisé l’expérimentation pour tester leurs hypothèses. Et si finalement, la recherche en établissement médico-social (EMS) n’était qu’une continuité de cette démarche ?

Ainsi les professionnels peuvent découvrir, entre autres, comment améliorer l’accompagnement au quotidien de la personne âgée ou handicapée. En effet, il n’est pas rare que des soignants se sentant démunis face à certaines prises en soins, ou encore aux angoisses d’un résident atteint de la maladie d’Alzheimer, etc. explorent de nouvelles pratiques afin de résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. La recherche en EMS a pour intérêt de capitaliser sur ces expérimentations faites par les équipes, de voir si elles sont reproductibles et dans quelles conditions, puis de les partager avec les acteurs intervenant dans le champ de la santé via des publications.

Bien que la recherche et l’innovation puissent exister l’une sans l’autre, elles agissent régulièrement en complémentarité. L’intelligence collective, par le croisement des regards et des savoirs (connaissances et pratiques), contribue à renforcer notre capacité à évoluer dans le domaine de la santé et de façon plus ciblée dans le secteur médico-social. Innover, c’est accepter de se tromper parfois mais, grâce à la mémoire de l’expérience, c'est aussi s’améliorer jusqu’à la réussite.

Un facteur de qualité de vie au travail

L’opportunité se situe à plusieurs niveaux. Elle contribue à développer et à améliorer les pratiques des professionnels à destination des résidents. L’intérêt majeur porte sur la reproductibilité de l’expérience. En effet, des articles de presse non scientifiques peuvent parfois présenter une action et/ou un produit mis en place dans un EMS en vantant ses vertus. La direction d’un autre établissement se saisit alors du sujet, mais n’obtient pas les résultats escomptés lors de son application. Cela s’explique parfois par le fait que le facteur contribuant à la réussite de l’expérience n’était pas celui cité en objet de l’article de presse, mais un autre paramètre qui n’a pas été décrit et/ou exploré.

La recherche en EMS permet également de renforcer l’attractivité de l’établissement inscrit dans cette démarche et de fidéliser les professionnels. Elle est un réel facteur de qualité de vie au travail. En effet, elle permet de fédérer les équipes autour de projets communs, de donner du sens au travail, de valoriser les acteurs impliqués, de moderniser les pratiques (managériales, organisationnelles, soignantes, etc.), de développer les compétences et les connaissances des professionnels, de satisfaire le besoin d’apprendre, d'accroître le sentiment d’utilité…

C'est aussi une source de valorisation du secteur médico-social par l’image positive qu’elle diffuse. Elle contribue, par exemple, à lutter contre l’âgisme et les stéréotypes. Quotidiennement, les hommes et les femmes exerçant en EMS expriment leur fierté de travailler avec un public âgé et/ou handicapé, au travers des publications.

Un nécessaire tâtonnement

Tout d’abord, il faut lever les freins culturels. La recherche n’est pas uniquement réservée aux centres hospitaliers universitaires (CHU), les EMS y ont toute leur place. Toutefois, la rigueur méthodologique imposée par les études, notamment en vue d’une publication scientifique, peut en décourager plus d’un. Cependant, en s’entourant d’une équipe de recherche clinique et de soins, ainsi qu’en agissant sur la confiance en soi des professionnels (capacité à mener une étude, à écrire, etc.), cela devient accessible. Dans le domaine de l'expérimentation, comme dans celui de l’innovation, il est primordial d’accepter de ne pas obtenir les résultats escomptés. Tous les projets n’aboutiront pas à des solutions confirmant les hypothèses de départ, mais ils enrichiront l’expérience collective.

Il ne faut pas limiter notre vision aux soins médicaux et paramédicaux. Il est, par exemple, possible de faire des études sociologiques sur l’acceptabilité des outils de géolocalisation à destination des résidents. Le panel de sujets à explorer est abondant mais, surtout, plus il y aura d’études reproductibles menées avec rigueur, plus de nouvelles perspectives se profileront en s’appuyant sur les dernières découvertes. Il y a tellement de champs sur lesquels travailler au bénéfice des personnes âgées, de celles en situation de handicap et des professionnels. Les nouvelles technologies, le développement de l’informatisation des données de santé, y compris en EMS, laissent entrevoir de nouvelles pistes.

Développer la culture scientifique

Certaines études peuvent être réalisées sans budget spécifique, surtout si elles consistent à observer les pratiques déjà en place au sein de la structure. Toutefois, s’inscrire dans une démarche de recherche demande du temps qui est à intégrer dans les organisations de travail, afin d’identifier des créneaux dédiés pour les professionnels en charge du projet. Leur investissement porte notamment sur la revue de la littérature, la réflexion sur les modalités de recueil de la donnée, l’organisation des conditions de validité de l’expérience, etc.

Il est possible de répondre à un appel à projet pour l’achat de matériel indispensable à l’étude, ou pour financer du temps de doctorants ou de professionnels voués à la réalisation de la recherche. Dès lors, une réponse commune entre l’université et l’établissement médico-social est possible.

Pour réussir à développer la recherche en EMS, le préalable est de développer la culture scientifique. Pour se faire, la formation des salariés ou agents est primordiale afin d’initier les professionnels de l’EMS aux attendus de la recherche. L’introduction à la recherche apportée par les formations initiales, telles que celle des infirmiers diplômés d’État, est un atout, mais elle nécessite d’être complétée pour comprendre les exigences demandées notamment dans le cadre d’une publication scientifique. 

Il est important de solliciter l’ensemble des acteurs de la structure afin que les équipes motivées prêtes à s’investir dans la durée se fassent connaître. Il ne faut pas limiter le champ des possibles uniquement au corps médical et paramédical. Une diététicienne, une psychologue, un enseignant en activités physiques adaptées (APA) peuvent également faire de la recherche, comme la majorité des professionnels exerçant en EMS.

Les travaux et études devant être menés de façon méthodique, l’intégration des établissements médico-sociaux à un groupement hospitalier de territoire (GHT) permet d’obtenir un appui méthodologique de l’unité de recherche clinique et de soins de celui-ci. Pour rappel, les GHT ont été créés suite à la loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016 et de nombreuses structures médico-sociales y ont adhéré.

La direction en appui

Il est essentiel de s’inscrire dans une démarche collective. Le professionnel de l’EMS en charge de l’étude ne peut réussir seul. Il doit pouvoir s’appuyer sur d’autres ressources. Ainsi le directeur met à disposition des moyens pour soutenir le projet dans toutes ses dimensions (ressources humaines, matériel, etc.), répond aux appels à projets à la recherche de financement, valide l’intérêt de l’étude pour l’EMS. Il doit être vigilant à ce que la thématique retenue vienne du terrain et réponde à un besoin, tant pour les résidents et les professionnels que pour le territoire. Il fixe la gouvernance du projet qui doit être claire et connue de tous. Ensuite, l’encadrement soignant (cadre supérieur de santé, infirmier diplômé d’État coordinateur, etc.) organise les activités de l’EMS en fonction des besoins de l’étude, veille à son bon déroulement, accompagne au quotidien les professionnels inscrits dans le projet. Enfin, l'unité de recherche clinique et de soins apporte l’accompagnement méthodologique, statistique, règlementaire et le soutien à la publication. Elle est également sollicitée pour confirmer la pertinence de l’étude.

Pour bon nombre de professionnels travaillant en EMS, la recherche semble inaccessible. C’est pourquoi, les différents acteurs évoqués ici ont également un rôle à jouer au travers de la valorisation, de la bienveillance, de la réassurance des personnels inscrits dans un processus de recherche afin qu’ils restent investis tout au long de la démarche.

Abéline Moreau

Un Ehpad se lance avec l'appui de partenaires

Afin d’inscrire l’Ehpad du Domaine de Nazareth, à Pont-Sainte-Marie (Aube), dans une démarche de recherche, il a fallu commencer par identifier les acteurs pouvant être en appui. L'unité de recherche clinique et de recherche en soins du CH de Troyes (établissement support du GHT de l’Aube et du Sézannais) est apparue comme une évidence pour apporter un soutien local. L’institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) de Troyes est sollicité pour réaliser certaines évaluations et observations afin d’enrichir les connaissances des étudiants, ainsi que pour renforcer le nombre de participants à l’étude. Ces renforts complètent les effectifs des professionnels de l’Ehpad afin d'effectuer, notamment, des observations simultanées (dans dix unités de vie sur le même créneau et le même jour). Un partenariat avec l’université de technologie de Troyes est également créé pour certains projets, notamment autour de l’innovation technologique. Un lien avec les start-up et les industriels laissent entrevoir de belles perspectives. En effet, l’Ehpad et la technopole de l’Aube sont en contact régulier dans le cadre d’un partage de compétences, d’expertise, etc.

Carte d'identité

Nom. Abéline Moreau

Parcours. Diplôme d’État d’infirmier ; master 2 en management et évaluation des organisations de santé et d’emploi-formation (Meose) ; formation de directeur d’établissement sanitaire, social et médico-social (D3S) à l'École des hautes études de santé publique (EHESP) à Rennes, certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement ou de service d’intervention sociale (Cafdes).

Fonctions actuelles. Directrice de l’innovation des hôpitaux Champagne Sud et directrice de la filière gériatrique du centre hospitalier de Troyes (Aube).

Site Internet. www.hopitauxchampagnesud.fr

Publié dans le magazine Direction[s] N° 199 - juillet 2021






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