« Aujourd’hui, les jeunes peuvent être consommateurs de tabac la journée, de cannabis le week-end et d’acides en soirée », analyse Lionel Diény, directeur des centres des Wads et l’Escale gérés par le Comité mosellan de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des adultes (CMSEA). Des adolescents au fort désir d’expérimentation qui ne se contentent plus d’une seule substance : c’est l’une des évolutions majeures à laquelle les consultations jeunes consommateurs (CJC) ont dû faire face depuis leur création en 2004. Généralement adossés à des centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) ou à des structures hospitalières, ces lieux proposant aux 12-25 ans et à leur entourage un accueil confidentiel et gratuit pour aborder les problématiques liées aux addictions, ont fait du chemin depuis l’ouverture des consultations cannabis. Aujourd’hui, les quelque 700 CJC existantes peuvent compter sur de solides partenariats et une approche pluridisciplinaire pour répondre aux nouveaux usages. Mais avec des moyens pas toujours au rendez-vous.
« On est submergés de demandes »
L’enjeu pour les structures est aujourd’hui d’accompagner les addictions dites sans produits. Les nouveaux modes de consommation sont en effet particulièrement liés à l’usage du numérique. « Aujourd’hui, on accompagne des jeunes qui sont dans des conduites à risque liées aux jeux d’argent, aux jeux vidéo, aux réseaux sociaux ou encore à la pornographie en ligne », liste Lionel Diény. De quoi bousculer les structures et leurs professionnels. « On est submergés de demandes sur l’utilisation des écrans, confirme Baptiste Gindre, éducateur spécialisé intervenant en CJC à Tempo, une structure de l’association Oppelia (Valence). Mais on est un peu débordés par la question, car cela ne relève pas que de l’addictologie : les lieux éducatifs sont concernés, tout comme les parents, les pouvoirs publics… Le mésusage des écrans est un fait sociétal. » Pour y répondre, les CJC peuvent compter sur leurs fondamentaux, avec un principe central : ne jamais stigmatiser. « Pour entrer en relation avec le jeune, on doit se dégager de la question du légal et de l’illégal ou d’une certaine morale sociétale du bien ou du mal », rappelle Baptiste Gindre.
Hors les murs
Pour le reste, pas de grande révolution ces dernières années, à en croire la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, interrogée : « Il n’y a pas, à notre connaissance, d’évolution récente des CJC en matière de pratiques professionnelles. » « Les CJC sont en fait comme un médecin généraliste qui doit avoir en tête tout le panel des possibles de 0 à 98 ans », explique Géraldine Talbot, addictologue, directrice de l’association CapassCité incluant deux Csapa franciliens qui reçoivent aussi du public adolescent. Résultat, explique Marie Öngün-Rombaldi, déléguée générale de la Fédération Addiction ? « Il est important de former une équipe pluridisciplinaire autour du jeune, avec des éducateurs, des psychologues, des infirmiers, la possibilité de recourir à un médecin s’il le faut… »
Les acteurs du champ des addictions ont dû faire preuve d’une souplesse toujours plus accrue et d’une grande capacité d’adaptation au quotidien. Jusqu’à faire évoluer leurs modes d’action. « Si le processus addictif reste le même quel que soit le produit, nos modalités d’intervention, elles, évoluent, témoigne Lionel Diény. Nos professionnels doivent se former, étendre leur champ de compétences… » De nouveaux dispositifs ont ainsi émergé, comme les CJC avancées, portées par l’association Addictions France : des consultations hors les murs pour aller chercher des jeunes isolés, là où ils se trouvent.
Ces évolutions impliquent notamment d’apprendre des jeunes eux-mêmes. « On doit être en veille constante, analyse Géraldine Talbot. Ils auront forcément un coup d’avance sur nous, donc il faut avoir une forme d’humilité : les écouter et, plutôt que de s’attacher à ce qu’ils consomment, essayer de comprendre la souffrance qui en est à l’origine. » Une réactivité qui peut aussi représenter une opportunité pour les professionnels. « Le jeu vidéo, par exemple, c’est une chance d’un point de vue pédagogique, affirme Lionel Diény. Pendant le jeu, on parle de ce que l’on vit, de ce que l’on ressent émotionnellement… Les équipes déploient de l’ingéniosité, de la créativité pour aborder ces sujets. »
Une acculturation à poursuivre
Cette souplesse dans le repérage et l’accompagnement est aussi rendue possible par de solides partenariats avec les institutions à même d’orienter des jeunes vers les CJC : Éducation nationale, Protection judiciaire de la jeunesse, prévention spécialisée, aide sociale à l’enfance, missions locales, maisons des adolescents… Des liens qui, à l’origine, n’allaient pas de soi, se souvient Lionel Diény : « À l’époque, beaucoup de nos partenaires nous disaient : “Les ados ne font pas état de problèmes.” Il a donc fallu travailler avec eux pour sortir de cette logique de la demande, aller chercher et repérer le besoin. » Depuis, si ces institutions se sont formées à la question, des progrès restent à accomplir pour acquérir une culture commune, reconnaît le secteur.
Y compris à l’échelle nationale. La preuve ? En 2023, La Fédération Addiction a signé un partenariat avec la Convention nationale des associations de protection de l’enfant. Le but : mettre en place des formations communes pour que les professionnels de la protection de l’enfance apprennent à mieux repérer les situations problématiques et orienter les jeunes. « Les CJC ont 20 ans et nous n’avons eu ce projet de formation réciproque que cette année ! On constate qu’il y a encore des angles morts et qu’il y a besoin d’un portage national plus fort », commente Marie Öngün-Rombaldi.
Instabilité financière
Pourtant, les besoins sont là, et bien identifiés. L’intervention précoce et la prévention chez les adolescents, priorités nationales de la Stratégie interministérielle de mobilisation contre les conduites addictives 2023-2027, constituent le cœur des missions inhérentes aux CJC. Un enjeu qui « exige, de ce fait, une intervention forte des pouvoirs publics pour réduire l’exposition des adolescents aux multiples incitations à consommer », insiste cette stratégie.
Avec quels moyens ? Essentiellement financée par appels à projets, la mission de prévention dévolue aux CJC pâtit d’un manque de financement pérenne, regrettent les acteurs. Une enveloppe nationale de 20 millions d’euros serait pourtant nécessaire pour doter toutes les consultations d’1,5 équivalent temps plein (ETP) en moyenne et créer une vingtaine de consultations sur des territoires trop peu dotés, selon la Fédération Addiction. « La grande majorité des CJC fonctionne avec des petits bouts d’ETP dédiés au sein d’un Csapa : 0,10 de psychologue ou 0,10 d’éducateur… », confirme Marie Öngün-Rombaldi. Illustration au CMSEA qui, pour ses trois consultations, ne dispose que de trois ETP. « Donc on s’occupe surtout des situations les plus complexes. Comment continuer à construire de la culture commune, avec aussi peu de moyens ? », interroge Lionel Diény. Difficile aussi pour les équipes de dégager du temps pour accroître leur visibilité. « Les CJC ne sont pas assez connues du grand public. Une grande majorité de parents ou de jeunes me disent "si seulement on avait su plus tôt que vous existiez !" Les pouvoirs publics doivent nous soutenir davantage », assure Baptiste Gindre.
L’aller-vers numérique, nouvelle priorité
S’approprier les outils numériques pour aller vers les consommateurs reste l’un des défis des CJC. « Les professionnels sont assez démunis, constate Géraldine Talbot. Ils ont du mal à savoir quel est le bon média ou la bonne manière de communiquer : faut-il être amical, car c’est TikTok, ou plutôt professionnel ? » Financé par le fonds de lutte contre les addictions, le projet Sinpar a été lancé en novembre 2023 par la Fédération Addiction. Il vise à faire de l’aller-vers numérique pour parler des addictions aux jeux d’argent et de hasard. Des focus groupes ont été mis en place pour questionner les jeunes sur leurs perceptions du risque et construire avec eux des actions de prévention. « On voit des campagnes d’affichage de plus en plus agressives en direction des jeunes via des influenceurs, les réseaux sociaux… Si, pour le moment, les demandes sur le sujet ne sont pas encore en explosion dans les structures, elles émergent », observe Géraldine Talbot, référente de ce nouveau projet.
Maïa Courtois
Repères
- 700 CJC existantes selon Addictions France.
- 0,94 ETP : c’est l’effectif moyen d’une CJC, selon les dernières données de l’Inspection générale des affaires sociales [1].
- 16 % du volume des consultations des CJC relevait, en 2015, des CJC avancées.
[1] Évaluation du dispositif médico-social de prise en charge des conduites addictives, rapport Igas n° 2013-119R, févr. 2014
Publié dans le magazine Direction[s] N° 236 - décembre 2024