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14e Trophée - Prix de la rédaction
« On n’est jamais directeur, on cherche à le devenir »

29/11/2018

Sur le thème « Diriger demain », le Prix de la rédaction 2018 est décerné à Nicolas Daras. Actuellement en reconversion après une première carrière dans l’audit financier et l’assurance, il termine son Cafdes. Pour sa contribution, il s’est livré à un exercice original qui a désarçonné… et séduit les journalistes de Direction[s].

Lundi 2 septembre 2030

7 heures : le réveil sonne. 

J’ai mal dormi. Rien d’étonnant, voilà des mois que j’ai le sommeil agité. Seul, face à mon café, l’appétit ne vient pas. Je n’ai plus goût à rien. Je rumine… je fulmine… je ne veux pas y aller. Finalement, je m’y résous, la boule au ventre : je pars au travail…
Arrivé à l’établissement, je passe par la porte de derrière. Dans le meilleur des cas, je ne croiserai ni collaborateur ni usager ni famille… Pour quoi faire ? Les entendre se plaindre, les uns comme les autres. Pas assez de mains… pas assez de douches… pas assez goûtu… pas assez de temps… Qu’est-ce que j’y peux, moi ? Je ne sais plus quoi leur répondre. Le pas pressé, je me faufile jusqu’à mon bureau où je n’oublie pas de m’enfermer. Ça y est, je suis à l’abri ! Enfin presque. Aujourd’hui, il me faudra quand même recevoir quelques collaborateurs pour les recadrer. Parmi eux, on retrouve, comme d’habitude :
• cette psychologue du centre d’hébergement et de réinsertion (CHRS) qui n’attend jamais qu’on lui réponde avant d’entrer dans les chambres des résidents. C’est quand même incroyable, ça ! Toujours se retrancher derrière sa fiche de poste : « J’ai un travail, il faut bien que je le fasse ! » Et le sens qu’elle donne à son activité professionnelle ? Je manque peut-être de bienveillance moi aussi, mais si j’ai fait toutes ces études, tous ces sacrifices, c’est pour être à ma place, pas à la sienne. Moi, les sermons, je les fais, je ne les reçois pas !
• ce moniteur éducateur qui se plaint de prétendus glissements de tâches à l’initiative desquels seraient ses collègues éducateurs spécialisés ; à moins que ce ne soit la volonté de l’institution, on ne sait plus très bien. Il faut dire qu’on fait avec les moyens du bord dans notre maison d’enfants à caractère social (Mecs). Je le reçois et le rassure : Promis ! Je recevrai les « éduc’ spé ». On est repartis pour un tour…
• cette infirmière qui n’accepte pas que les familles assistent aux soins prodigués dans notre foyer d’accueil médicalisé (FAM). Pour vivre heureux, vivons cachés ! Depuis mon bureau fermé, je ne peux qu’acquiescer et pourtant, je me dois de lui dire le contraire. Faites ce que je dis, pas ce que je fais…
• ce moniteur d’atelier d’établissement et service d’aide par le travail (Esat) qui hurle sur les travailleurs en situation de handicap au prétexte qu’il faut assurer performance et rentabilité. De la reproduction de traumatismes subis ou théorie des souvenirs réprimés… N’essayez même pas de me glisser que je pourrais avoir une part de responsabilité dans son attitude.
À vos risques et périls !
Il me faudra aussi :
• recevoir cette famille pour m’entendre dire que les repas servis dans l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) laissent à désirer. Vrai, faux ? Qui sait ? Je n’y mange jamais ! En fin politique, j’opposerai un « Je vous ai compris ! » et me ferai discret, silence sur les ondes. Surtout ne rien changer. Je devrais être tranquille pour quelques semaines.
• me déplacer de l’autre côté du bâtiment voir un chef de service. Mince ! Si je passe par le hall, je vais devoir saluer tout le monde. Et autant de complaintes, encore et toujours. Que de temps perdu ! J’ai mes tableaux de reporting à remonter avant la fin du mois, sans compter qu’à trop ouvrir les yeux, je risquerais de « prendre conscience »… Dieu m’en garde ! Me rendre compte que rien ne va comme on voudrait, comme il faudrait, comme on l’a demandé. Que l’organisation souhaitée et mise en place n’a tenu que 15 jours avant d’aller à vau-l’eau. Il me faudrait alors reprendre les personnes, les recevoir. Et après tout, si j’avais été en vacances, je n’aurais rien vu, personne n’aurait rien dit. Alors, pourquoi passer dans le hall ? C’est décidé, je prendrai l’escalier !
Le téléphone sonne ! J’attends la 4e sonnerie avant de décrocher. Pourquoi ? Une règle que je me suis fixée ; j’ai dû la lire dans le Manuel du parfait petit manager. D’une, je suis le chef : j’ai forcément un travail urgent, un tableau, un mail, un rapport à finaliser qui justifie que je ne sois pas disponible ; de deux, avec un peu de chance, à la 3e sonnerie, quelqu’un aura pris l’appel ou la personne aura raccroché. Elle laissera un message : suivant ce qu’elle dira, je rappellerai ou, plus probablement, ferai rappeler.
Voir, revoir, recevoir, écouter, expliquer, réexpliquer, formuler, reformuler, cadrer, recadrer, éponger, ré-éponger, décider, trancher, exposer, m’exposer, me surexposer… J’ai choisi d’être directeur, moi ! Dans le secteur social et médico-social peut-être, mais avant tout directeur. Appartient-il vraiment à un directeur d’être si près des gens, si près des problèmes ?

 

Lundi 2 septembre 2030

7 heures : le réveil sonne !

J’ai les yeux rouges, les paupières collées. Je n’ai jamais été du matin… Je descends les escaliers, l’odeur de la brioche pur beurre faite maison aiguise mon appétit : ce matin, je vais tout dévorer. Je suis de ceux qui croquent la vie à pleines dents. Le petit-déjeuner est prêt, mon épouse et mes trois enfants ne m’ont pas attendu.
« Bien dormi ? » me demande ma femme. Je hausse le sourcil gauche, signe que je réfléchis, elle le sait. Je lui réponds : « D’ordinaire, je ne me souviens jamais de mes rêves, mais cette nuit ! Cette nuit a été particulière, j’ai rêvé que je devenais celui que je m’étais juré de ne jamais devenir. » « Qu’est-ce que tu ne voulais pas devenir, papa ? » rebondit aussitôt mon aînée. Je m’approche et d’un ton que j’espère enveloppant, lui réponds :
• « Un totalitariste, ma fripouille ! Une personne qui se pense seule en haut, tout là-haut, qui refuse la contradiction, décide, impose, écrase, divise ;
• un bon petit soldat, ma terreur ! Une personne qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, ou devrais-je dire, en l’espèce, de sa carrière. Qui met un mouchoir sur ce qui pourrait déranger. Après tout, c’est tellement plus simple de suivre les ordres. Tellement plus confortable. Ce n’est jamais de sa faute, toujours celle des autres ;
• un fuyard, mon ange ! Une personne qui fuit l’exposition, ses responsabilités, qui préfère la tranquillité des tableaux et des chiffres au tumulte des relations humaines ;
• une autruche, mon cœur ! Celui qui préfère fermer les yeux pour son confort plutôt que de les ouvrir pour défendre celui des plus démunis ;
• Un « yakafocon », mon bébé ! Une personne qui dit aux autres ce qu’ils doivent faire sans se préoccuper de savoir s’ils en ont les moyens, compris le sens ou même acquis la compétence ;
• un amnésique, mon amour ! Une personne qui a oublié d’où elle venait, ce que cela voulait dire que de travailler dans le seul but de gagner sa vie, qu’il est un luxe de pouvoir se permettre de chercher à donner du sens à son activité professionnelle quand beaucoup aimeraient simplement déjà avoir une activité professionnelle… »
« Je n’ai rien compris à c’que tu m’as dit, papa ! Mais alors, plus simplement, qu’est-ce que tu voulais devenir ? Dis-moi ! »
« Eh bien, par chance, ma fille, je crois être ce que je voulais devenir. Un simple directeur dans le secteur social et médico-social, près des gens, de tous les gens, de leurs problèmes et surtout qui ne considère pas que le problème, c’est les gens. Quelqu’un qui prend des décisions et qui essaie de prendre les plus justes possible. »
« C’est ça, papa, être directeur ? »
« Non, ça, c’est le directeur que j’espère être. Avec un peu de recul, il me semble qu’on n’est jamais vraiment directeur, qu’on cherche à le devenir tous les jours. Que la route est longue ! Et que le plus dur est peut-être de ne pas se perdre en chemin ! »
« Dis donc ! Ça n’a pas l’air facile de travailler quand on est grand ? »
« Tu voudrais ne pas travailler plus grande ? »
« Ah ben oui, moi je n’aime déjà pas les devoirs, alors travailler… Mais c’est pas possible, tout le monde travaille ! »
« Il se trouve que j’ai peut-être une solution pour toi, p’tit cœur : il y a bien longtemps une personne pleine de sagesse a dit : “Choisis un métier que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie” : tu vois, c’est possible ! »
Pour ma part, ce matin, comme tous les matins, je vais rentrer dans mon établissement… par la porte principale !

Nicolas Daras

Carte d'identité 

Nom. Nicolas Daras

Formation. Double diplôme ICN-MSTCF (finance) en 2001. Mai 2017 : préparation du certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement ou de service d’intervention sociale (Cafdes) à l’institut de formation Arafdes, à Lyon.

Parcours. 2001-2017 : cadre dans un cabinet d’audit financier, puis agent général d’assurances. Depuis avril 2018 : directeur adjoint du pôle Dépendance de l’Association pour la gestion des établissements pour personnes âgées et pour personnes handicapées (Agepaph), dans l’Allier.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 170 - décembre 2018






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