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Tribune
« Foyers de l’enfance, les idiots utiles du système? »

04/09/2019

Pour Hervé Pigale, directeur d’un foyer départemental de l’enfance, ces structures qui accueillent en urgence et de façon inconditionnelle des enfants se trouvent dans une situation intenable. Pour qu’elles ne soient plus le théâtre malgré elles de violences institutionnelles, encore faut-il que les autres acteurs prennent leur part.

Alors que les foyers départementaux de l’enfance sont pointés du doigt pour être des structures où les enfants se feraient abuser, violer, violenter par les autres enfants, mais aussi par les professionnels censés les protéger, un petit effort s’impose pour comprendre la nature du problème. C’est un fait : il arrive que des jeunes accueillis en foyer de l’enfance soient victimes ou témoins de violences, dont les auteurs sont le plus souvent d’autres jeunes, dans des cas plus rares des professionnels [1].

À chacun son métier

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment se fait-il qu’on laisse cela perdurer ? Une métaphore avec l’hôpital nous éclaire. On y entre par les urgences, ou directement dans les services spécialisés en cas d’intervention programmée, et on y reste le moins longtemps possible depuis le fort développement de l’ambulatoire. On y trouve des médecins spécialisés. Les chirurgiens ouvrent les corps, sectionnent, rabibochent. Les anesthésistes endorment et réveillent. Chacun œuvre assisté d’infirmières, d’aides-soignantes et d’agents de service pour permettre au patient de retrouver la santé le plus vite possible. Il ne viendrait à l’esprit de personne de demander à un chirurgien orthopédique de remplacer le cardiologue. Pas plus qu’on accepterait de garder aux urgences un patient pendant des mois sous prétexte que les autres services sont complets. On n’accepterait pas non plus que les malades soient mélangés : les tuberculeux avec les cardiaques, les parturientes avec les personnes âgées en fin de vie. Et on aurait raison. On crierait aussi au scandale si le chirurgien devait brancarder ses patients à la place des ambulanciers, si l’infirmière devait préparer le déjeuner et faire le ménage. Pourquoi ? Parce qu’on considère qu'à chacun son métier, qui correspond à certaines tâches précises, que cette répartition des fonctions est à mettre en corrélation avec un niveau de technicité et de responsabilité pour garantir une certaine qualité des actes et des soins pour les personnes.

« Quand c’est urgent, on fait ce que l’on peut »

L’hôpital est au système de santé ce que les foyers départementaux de l’enfance sont à la protection de l’enfance : un couteau suisse, censé répondre à tout moment à n’importe quel  problème, de santé pour l’un, de mineur à protéger pour l’autre. Pourtant, ce qu’on n’admettrait pas à l’hôpital semble ne déranger personne lorsque cela se produit en foyer.

En effet, dans ces établissements publics, nous accueillons de façon inconditionnelle tout mineur en situation de danger. C’est le sens de notre mission de service public. Même si l’établissement est complet, on trouve une solution pour accueillir l’enfant en sureffectif. Même si la dynamique de groupe est délétère, on accueille le jeune (en lui faisant parfois vivre un chaos pire que celui qui a prévalu à la décision de placement). C’est l’urgence, et quand c’est urgent, on agit, on fait ce que l’on peut avec les moyens du bord. Cette mission, nous l’accomplissons avec du personnel éducatif qui se relaie de jour et de nuit,  toute l’année.

Une fois l’urgence passée, il convient de s’organiser. À l’hôpital, le patient admis aux urgences entre ensuite dans le service correspondant à la spécialité qui a justifié son accueil et qui est la plus à même de lui prodiguer les soins nécessaires : la personne âgée intégrera un service de médecine, le bébé prématuré sera admis en néonatalité ou en pédiatrie, et la victime d’un infarctus en  cardiologie. Eh bien, ce qui vaut pour l’hôpital ne vaut pas pour les foyers de l’enfance : l’enfant accueilli en urgence au foyer a toutes les chances… d’y rester. D’autant plus si sa situation s’avère un peu complexe.

Des publics plus complexes

Qu’est-ce qu’un cas complexe ? C’est par exemple un enfant qui a vécu dans un climat familial hostile, caractérisé par des carences affectives, des négligences, parfois des maltraitances physiques, psychologiques ou sexuelles, des conflits familiaux… Il  est confié au foyer parce qu’il y a eu la crise de trop, la parole de trop, celles qui conduisent les services sociaux ou l’autorité judiciaire à décider du retrait de l’enfant de son environnement familial toxique. Mais si ce n’était « que » cela, ce serait (presque) simple. La complexité apparaît quand à ces problématiques familiales viennent s’ajouter les pathologies psychiatriques, la déficience intellectuelle plus ou moins importante, des troubles du comportement, un handicap, plus ou moins lourd, des problèmes de santé  (dentaires, dermatologiques…) pas toujours diagnostiqués ou traités… De plus en plus souvent, les mineurs accueillis dans les foyers départementaux cumulent plusieurs problématiques, les troubles associés découlant en général de l’environnement familial, parfois même dans une inscription transgénérationnelle [2], ou d’un handicap.

Entre théorie et pratique

Théoriquement, les foyers disposent d’une réponse adaptée pour chaque problème. Pour les problèmes de santé, il existe ldes médecins, généralistes et spécialistes, de ville ou à l’hôpital. Pour le handicap, il y a des établissements spécialisés. Pour les troubles du comportement, on trouve des instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (Itep), les psychologues du foyer ou de l’extérieur (centres médico-psycho-pédagogiques – CMPP…). Enfin, pour les problèmes d’ordre psychiatrique, il existe le service de pédopsychiatrie. Théoriquement. Parce qu’en pratique, la mise en route des différents services auxiliaires est, dans le meilleur des cas, lente, et leur coordination, la plupart du temps, très complexe.

Les foyers départementaux de l’enfance sont, en général, conçus pour répondre à une mission d’accueil d’urgence, donc pour des accueils courts (trois à six mois en moyenne, le temps qu’une orientation plus adaptée soit organisée). En tant que « dernier filet de sécurité », les directeurs n’ont pas la possibilité, contrairement aux autres structures , d’exclure les mineurs à l’origine de graves passages à l’acte, car « qu’il n’existe aucune autre solution ». C’est la réponse qui nous est systématiquement faite.

Dans ce contexte, nous faisons remonter les incidents au service gardien (l’aide sociale à l’enfance – ASE) et aux partenaires, sans que cela débouche sur des solutions concrètes et rapides qui permettraient de maintenir un climat de relative sécurité pour l’ensemble des jeunes accueillis et pour les professionnels. La bonne ou mauvaise volonté des acteurs pour admettre le problème, d’une part, et pour y apporter des solutions, d’autre part, est une des clés du problème. Mais une clé dont le directeur de foyer ne dispose pas dans son trousseau…

La tentation du déni

Il arrive que face à la réelle difficulté d’apporter des solutions de prise en charge pour ces situations complexes, pour lesquelles aucune institution ou service n’apparaît comme la solution idoine, la  tentation du déni l’emporte. Cette posture conduit parfois les partenaires à rejeter la cause des dysfonctionnements et des passages à l’acte à l’origine des difficultés de l’établissement sur les encadrants et le directeur du foyer, à qui l’on reproche d’être incapables de poser une organisation fonctionnelle. Celle-ci permettant à la fois de sacraliser l’accueil et la sécurité des enfants les plus fragiles, tout en poursuivant l’accueil de la poignée de jeunes qui sont confiés au foyer « par défaut », qui multiplient les passages à l’acte et rendent impossible la mise en place d’un travail éducatif de qualité. De fait, nous en sommes incapables… Mais la commande est-elle bien raisonnable ?

Ce raisonnement confortable, possible uniquement pour les foyers dotés de l’autonomie juridique (car pour les non autonomes, cela revient pour le service gardien à se tirer une balle dans le pied), permet d’économiser une remise en question des fonctionnements institutionnels conduisant à de telles situations.

À problème complexe, solution complexe. C’est un vœu pieu de considérer que pour les jeunes à problématiques multiples, une solution existerait dans un établissement. La réponse ne peut passer que par un travail entre tous les partenaires, du secteur social, médico-social, sanitaire et de l’Éducation nationale. Or, on observe encore un fort cloisonnement entre ces champs, qui rend difficile le dialogue nécessaire à la construction de solutions efficientes de prises en charge [2].

Tenir en silence, coûte que coûte 

Concrètement, cela conduit les foyers départementaux à être le théâtre de maltraitances institutionnelles  que les acteurs ont du mal à reconnaître et à nommer comme telles. À nos professionnels, à qui nous demandions d’accueillir, d’évaluer et de proposer une orientation aux enfants accueillis (triptyque des missions de base des foyers de l’enfance), il est à présent demandé d’accueillir, de tenir coûte que coûte, et si possible en silence.

Alors que la plupart des structures font remonter les mêmes difficultés, pourquoi restent-elles ouvertes ? La réalité est que les départements ont trop besoin d’eux pour prendre le risque de les fermer (même quand les foyers sont autonomes juridiquement), car cela impliquerait de trouver des places à tous les mineurs accueillis ailleurs. Or, précisément, les autres établissements les refusent. C’est ainsi que des situations de maltraitance institutionnelle perdurent, alors même qu’elles sont signalisées, qu’elles font l’objet de déclarations d’événements indésirables graves aux autorités. D’expérience, il faut qu’un point de non-retour soit atteint (passage à l’acte très grave) pour qu’un jeune soit réorienté. C’est ainsi que l’on s’habitue à la violence et aux incivilités quotidiennes, et qu’on en vient à tolérer des situations intolérables.

La France s’enorgueillit de ses services publics. Une iniquité de traitement demeure cependant dans la protection de l’enfance. À l’heure où des fonds sont débloqués pour améliorer la qualité de vie des professionnels, allons-nous continuer longtemps encore à ne pas attaquer le mal par la racine ? À quand des états généraux de la protection de l’enfance ? À quand la création de filières d’accompagnement basées sur un maillage plus fin des profils des enfants et adolescents accueillis ? À quand la création de structures permettant réellement d’accompagner les « incasables » ?

Pendant que rien ne bouge, des directeurs, des équipes de professionnels appliquent en souffrance la consigne qui leur est donnée : « Soyez bons et taisez-vous ». Combien de temps encore pourrons-nous, en dépit de nos valeurs, jouer « les idiots utiles » d’un système à bout de souffle et ne tenant plus compte des nouvelles réalités du terrain ? Une chose reste assurée : une volonté en haut lieu trouvera toujours sur le terrain des têtes, des cœurs et des bras pour relever ce défi.

[1] Lire Direction[s] n° 176, p. 4

[2] Cet aspect est aujourd’hui établi par les récents travaux scientifiques en épigénétique.

[3] Lire Direction[s] n° 172, p. 4

Hervé Pigale

Carte d'identité

Nom. Hervé Pigale

Fonction. Directeur général de l’établissement public départemental Blanche de Fontarce, foyer départemental de l’enfance de l’Indre, à Châteauroux.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 178 - septembre 2019






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