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Tribune de Jean-Michel Abry (Centre Odette Witkowska)
« Des mutations structurelles sont inévitables pour les Esat »

08/02/2012

Manque de visibilité auprès des entreprises, absence de politique de qualification des travailleurs handicapés… Les enjeux sont multiples pour les établissements et services d’aide par le travail (Esat). Objectif ? Réarticuler leurs missions économique et médico-sociale.

Dans un environnement en perpétuel mouvement et où les changements s’accélèrent, une problématique revient de façon récurrente à chaque rencontre d’acteurs du travail protégé. Celle de la primauté de la mission médico-sociale des établissements et services d’aide par le travail (Esat) face aux contraintes économiques issues du secteur marchand donneur d’ordre. Ne pourrions-nous pas nous interroger sur la pertinence de ce débat, ancien et quelque peu clivé ?

Du droit des usagers au droit des travailleurs handicapés

Il s’avère finalement peu aisé de définir ce qu’est le médico-social, tant cette appellation recouvre des champs (enfants et adultes handicapés, personnes âgées, protection de l’enfance…) et des problématiques différentes. Issu de la loi de 1975, et articulé au social jusqu’à la loi Hôpital, patients santé et territoires (HPST) du 21 juillet 2009, le secteur devrait plutôt se dénommer le « médico-éducatif ». Son périmètre couvre aussi le champ du travail protégé et adapté. Quant à la dimension économique des Esat, elle prend généralement quatre formes : la sous-traitance, la production directe, le négoce et les services. Si pendant longtemps la sous-traitance a dominé, en réaction au mouvement d’effondrement du capitalisme industriel, les activités économiques des structures sont désormais plus diversifiées, en particulier celles de prestations de services. Mais cette mutation des activités pose aujourd’hui la question des attentes des clients à satisfaire, sans oublier celle des compétences nécessaires à l’exécution des tâches pour les travailleurs handicapés.
Les politiques publiques se sont toujours focalisées sur l’emploi direct, c’est-à-dire sur la capacité des personnes handicapées à trouver un emploi dans le milieu dit ordinaire. Les dispositifs des Esat, ainsi que des entreprises adaptées (EA) lorsqu’ils étaient conjoints, participaient de cette idéologie. Or, le monde du travail a évolué, je dirais même il a régressé. D’une précarisation des contrats de travail, nous sommes passés à une précarisation des rémunérations, conséquence, notamment, des désastres du capitalisme financier visiblement intouchable. On le sait par ailleurs, une source importante de la rentabilité économique se trouve dans la rationalisation des ressources humaines afin d’accroître la productivité. Le marché de l’emploi est devenu étroit et instable, les conditions de travail se durcissent peu à peu dans des mouvements organisationnels centralisateurs et tayloriens, qui légitiment le contrôle. Le secteur social et médico-social devient très friand de cette approche. Ainsi, la raréfaction de l’emploi modifie, par effet de dominos, l’employabilité des travailleurs handicapés, qui plus est, de ceux œuvrant en Esat. Sans ces structures, la majorité d’entre eux n’auraient pas accès au travail et seraient inscrits dans des dispositifs de « gestion de l’oisiveté ». Le travail protégé devrait être considéré comme une composante intrinsèque de l’emploi et enfin ne plus y être opposé. En outre, le concept d’usager se révèle très enfermant pour les travailleurs d’Esat. Ne faudrait-il pas passer du droit des usagers à un droit des travailleurs en Esat, inspiré du droit du travail ? En effet, leur reconnaissance sociale passe par une réflexion sur les différences de statut entre eux et les salariés dits ordinaires, dans l’optique de les rapprocher.

Analyser les compétences nécessaires

Le secteur du travail protégé est structuré en filières – relativement étanches – en fonction du type de handicap (principalement intellectuel, psychique, physique, sensoriel). Cette construction est la conséquence d’un développement du secteur par un lobbying sectoriel des acteurs du secteur auprès des pouvoirs publics. Conséquence ? L’absence de conception transversale et territoriale des structures. Les Esat se sont développés sur ce modèle, excluant de fait une analyse plus large des compétences nécessaires à l’exécution du travail demandé, indépendamment du handicap. La « socialisation », une des missions des Esat, ne devrait-elle pas être justement de « mixer » les problématiques, quitte à lever quelques verrous dogmatiques dans le secteur ?
Les Esat souffrent en outre d’un grave déficit d’image, construite dès l’origine sur une idéologie misérabiliste, devenue aujourd’hui obsolète, pire, inopérante. Ce manque de visibilité est double : à la fois du côté des pouvoirs publics et de celui des acteurs du secteur marchand.
Du côté des premiers, l’arrivée des agences régionales de santé (ARS) [qui outre les structures financées par l’assurance maladie chapeautent également les Esat] n’a, à ce jour, pas amené de plus-value démontrée au secteur du travail protégé. Leur culture très sanitaire s’avère tout simplement inadaptée, et en totale inadéquation avec les problématiques économiques de ces établissements. Qui plus est, les indicateurs que construit l’Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux (Anap) sont orientés vers une évaluation comparative de conformité, visant une standardisation des organisations. Ce alors que pour survivre dans un monde économique en tension, la performance économique devrait s’appuyer sur l’adaptabilité, la réactivité, le dynamisme et la créativité. Cela suppose de la part des dirigeants, une vision stratégique (qui, il faut bien le reconnaître, fait parfois défaut). En résumé, le contraire de l’approche bureaucratique très à la mode.

Clarifier l’image des Esat

Du côté des acteurs du secteur marchand, celui-ci se représente souvent le travail protégé comme peu rationnel et emprunt de beaucoup de discours stéréotypés. Rien de vraiment étonnant, tant il est vrai que, réciproquement, le secteur a une image dégradée du secteur lucratif assimilé à de « dangereux capitalistes ». Or aujourd’hui, il ne s’agit ni de faire de l’angélisme ni la chasse aux sorcières, mais de construire un pont entre ces deux mondes. Ce, dans une double intention : une meilleure connaissance réciproque et le développement des partenariats notamment la… sous-traitance. À l’exception d’Esat qui fabriquent et vendent leurs propres produits, un grand nombre de structures dépendent de ces donneurs d’ordre. La pression économique exercée par l’obligation de contribution (à l’Agefiph, au FIPHFP ou à l’OETH) contribue fortement à ce rapprochement. Mais cette collaboration oblige le travail protégé à respecter un certain nombre de règles du secteur marchand, car il est indispensable de partager un minimum de langage commun. L’embauche très fréquente de directeurs d’Esat issus du monde économique ou de l’ingénierie en est l’illustration.
En tout état de cause, nous devrions labelliser les Esat/EA sur des fondamentaux du secteur privé non lucratif, mais aussi sur des incontournables de l’entreprise en matière de respect de la clientèle, de réactivité et d’approche globale et stratégique. Il n’y a donc aucun intérêt à produire et promouvoir des certifications tayloriennes (de type iso) au détriment de celles qui pourraient combiner rigueur et éthique dans un environnement d’économie durable.
Au-delà des nécessaires revalorisations et clarification de son image, le travail protégé fait aussi face à des enjeux internes. Auparavant pourvoyeur de fonds propres pour les organismes gestionnaires, le risque économique qu’il leur fait dorénavant prendre amène ceux-ci à les repositionner dans la politique associative afin de limiter les dégâts potentiels. Dans ce contexte, il émerge, çà et là, des instances transversales et représentatives, fondées sur des initiatives disparates, qui contribuent fortement à semer le trouble, et rendent encore plus flou et incompréhensible le travail protégé et adapté pour les partenaires externes. Cette concurrence inutile des dispositifs est néfaste et le discrédite. Elle ne peut déboucher à terme que sur des luttes fratricides stériles.

Élaborer une stratégie RH

Concernant les travailleurs handicapés, l’approche médico-sociale montre aussi certaines limites. Les enjeux sont importants. Le premier concerne l’acquisition de compétences. L’accès à la formation continue, via l’organisme paritaire collecteur agréé (OPCA) de la branche, constitue une opportunité pour les dirigeants afin de développer une véritable politique de qualification en direction des travailleurs handicapés, permettant de faire émerger des potentiels insoupçonnés. L’autre enjeu serait de réussir à passer d’une dynamique d’accompagnement à une véritable stratégie de ressources humaines (RH), en s’appuyant sur des moniteurs d’atelier formés au management et à la gestion des RH.
Des changements structurels sont donc inévitables. La nature même du travail proposé est en mutation. Les travaux à très faibles compétences sont en train de disparaître, excluant les « petites mains ». Sur le plan commercial, la nécessité d’un réseau devient vitale. Il ne s’agit pas d’un dispositif virtuel de mise en relation, mais d’un réseau d’acteurs se coordonnant pour mieux répondre aux attentes du secteur marchand tout en se protégeant des dérives et risques de dumping sur les prix ou d’une concurrence déloyale entre acteurs du secteur.
La raréfaction de l’argent public accentue une tension sur les budgets sociaux des établissements (financés par l’État), dont un nombre important sont déjà déficitaires. La tentation, très discutable, de reporter le non-financé de la mission médico-sociale sur le résultat net de la production rend nécessaires des mutations profondes. Ces recompositions doivent intégrer les différentes configurations du paysage du médico-social en même temps que les évolutions du secteur économique. Dès lors, y a-t-il lieu encore de les opposer ?

Jean-Michel Abry

Carte d'identité

Nom. Abry

Prénom. Jean-Michel

Fonction. Directeur du centre Odette Witkowska, association Valentin Haüy (à Sainte-Foy-lès-Lyon, Rhône)

Publié dans le magazine Direction[s] N° 93 - mars 2012






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